lundi 2 juillet 2012

Plumes et Astuces

L’enfant, l’adolescent et l’adulte qui sont en vous



Ou comment puiser dans l’ensemble de notre vécu tout le matériau de l’écriture. Je m’interroge souvent sur la façon d’être « complète », d’offrir une histoire au contenu-miroir, une réflexion qui renvoie le lecteur à ce qu’il y a de plus essentiel en lui, d’entrer en résonnance avec à la fois le corps, le cœur et la tête. J’ai alors pensé à trois étapes symboliques de la vie : l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte.

Les sensations pures de l’enfance

Je ne sais pas pour vous mais moi, quand j’étais gosse, je ne me projetais ni dans le passé, ni dans l’avenir. Je vivais intensément le moment présent. Pas de timing, pas de projets, non, juste le soleil sur la peau, l’odeur du sable, le goût du Nutella, l’excitation du jeu.

Je pense que retrouver cet état d’âme, ne serait-ce que de façon éphémère, est important. Une acuité des sens où le mental n’a pas son mot à dire. Une strate de l’existence où tout prend un relief nouveau, chaque son, chaque couleur, chaque parfum. Ce peut être chez soi, dans le confort de la maison, tout en savourant un air de musique. Ce peut être au cours d’une promenade dans la nature. Ce peut être aussi, soyons fous, en faisant de l’exercice : respirer, bouger, suer, vivre à fond dans son corps. Ça peut se produire à n’importe quel moment agréable, festif, convivial, lumineux. Ne pas se soucier de la montre, juste vivre l’instant présent en portant un regard attentif, intense sur tout ce qui nous entoure.

En se rendant réceptif à ce monde de sensations pures, un auteur peut donner à ses histoires une atmosphère plus étoffée, plus juste, plus tactile, plus colorée. Il donnera du corps au récit.

Ce serait aussi une façon de "capturer" ces petites étincelles du présent, se les réapproprier, les figer dans l’écriture. Alors, oui, certes, je sais bien comment le processus fonctionne. Sur le coup, on aura beau essayer de trouver le ton juste, de se rapprocher de cet état de « grâce », de traduire en mots ces petits fragments d’éternité, on ne ressentira qu’une grande frustration : on aura l’impression d’avoir pâli la réalité, de l’avoir amoindrie, mutilée, appauvrie.

Mais plus tard, lorsque vous vous serez suffisamment détaché du texte pour l’oublier un peu, lorsque vous le relirez avec un regard neuf, alors seulement, ça vous claquera au visage. Vous verrez au-delà des mots, au-delà de la page en noir et blanc, au-delà de cet espace en deux dimensions, tout ce que le texte évoquait réellement pour vous au moment où vous l’écriviez. Chaque verbe, chaque adjectif agira comme un support à votre imagination, comme des stimuli qui vous feront revivre toutes les sensations cachées derrière le texte.

L’éveil sentimental de l’adolescence

Les émotions fortes de l’enfance, la joie, la tristesse, la peur, font place au royaume des sentiments avec l’adolescence. Tout devient plus compliqué, plus douloureux. Les premiers émois de l’amour, la quête absolue de l’amitié, la mélancolie et le mal-être. Le frottement avec le monde nous met à fleur de peau, les livres nous bouleversent, le regard des autres nous obsède.

Cette extrême sensibilité, si elle possède un double-tranchant, gagne à être préservée, entretenue, ravivée à travers l’acte d’écriture. Une histoire dépourvue de sentiments serait tellement glacée ! Ce qui fait qu’on s’attache tellement aux personnages, qu’on s’identifie à eux, qu’on les aime ou qu’on les déteste, c’est à travers cette charge d’émotions que ça se joue. Les sentiments qu’ils éprouvent et qu’ils nous inspirent, les relations qui se tissent entre eux.

Le ressenti des personnages, et tout particulièrement du narrateur, doit faire l’objet d’une attention particulière.

Pour cela, chers auteurs, il faut tremper sa chemise. Nous devons faire remonter à la surface nos sentiments à nous, car on ne parle bien que de ce qu’on connaît. Si votre personnage aime, vous devez aimer avec lui. S’il souffre, vous devez souffrir avec lui. Il ne faut pas avoir peur non plus de donner un coup de tisonnier dans les cendres et de réveiller en soi les sentiments les moins nobles, les moins avouables : la jalousie, la rancœur, l’orgueil, les lâchetés…

Encore une fois, écrire implique d’être plus observateur, plus attentif, plus honnête que jamais. Ici, il ne s’agit pas de tendre à fusionner avec le « dehors », à s’effacer et à se taire pour écouter le monde, mais au contraire à regarder en face notre réalité intérieure, le tissu de notre subjectivité, notre ressenti personnel. Car à travers le langage de l’écriture, on peut dresser des passerelles entre notre subjectivité et celle de nos lecteurs : partager ce que nous avons de plus intime, se mettre à nu, être d’une sincérité absolue pour les toucher, les émouvoir, leur parler de cœur à cœur.

Les réflexions philosophiques de l’âge adulte

Ce que j’entends par là, c’est la « teneur intellectuelle » d’une histoire, le travail de réflexion vers lequel elle mène à travers les ressorts de l’intrigue et les personnages. Que votre roman soit fantastique ou non n’est pas tellement important : les genres de l’imaginaire peuvent aussi, via les symboles, conduire à réfléchir sur soi, sur les autres et sur le monde.

L’aventure pour l’aventure, le sentimentalisme pour le sentimentalisme, c’est se priver d’une dimension importante. Je pense que nous avons tous un message à transmettre. Je ne parle pas de faire de vos histoires des fables à morale, hein, mais de les articuler autour de thèmes fondateurs.

Quelques exemples ? La quête de Soi. Chaque personnage a une quête intérieure, incarne une certaine conception de la vie, tend vers un idéal ou un désir (qui peut être inconscient ou destructeur). Cela demande d’effectuer un portrait psychologique poussé de vos personnages, d’être capable de vous fondre dans la peau de chacun et de cerner leurs motivations profondes. Cela vous amènera à vous interroger sur vos propres valeurs, mais aussi à vous mettre à la place des autres : les écouter, chercher à les comprendre, essayer d’appréhender leur monde intérieur.

Il y a aussi, comme thèmes possibles, l’amour et la haine, l’amitié et la jalousie, la famille et la société, bref, tout ce qui compose notre rapport aux autres. Et là encore, il s’agit de le faire le plus authentiquement possible, en évitant de verser dans les relations idéalisées. Vos personnages peuvent se frictionner entre eux, se blesser, se réconcilier, se méprendre, s’expliquer, se passer à côté, se retrouver, exactement comme dans la vie.

Notre écriture doit interpeler, faire écho chez le lecteur, lui offrir une matière réfléchissante pour qu’il porte un regard nouveau sur lui, sur sa réalité. Vous avez le pouvoir, vous, auteurs, d’attiser en lui ce qu’il porte de meilleur, lui inspirer l’envie d’aimer sa réalité, quelle qu’elle soit, et de prendre la vie à bras le corps. Vous pouvez le pousser à prendre du recul sur son train-train quotidien et s’interroger sur ce qui est réellement important.

C’est valable pour vous aussi, chers auteurs. Écrire peut vous donner envie de vivre et vivre peut vous donner envie d’écrire, comme un sablier sans cesse retourné !


Cristal

3 commentaires:

  1. Woa, Cricri, tu t'es surpassée, cette fois !
    Je me retrouve bien dans mes pérégrinations scripturales et ce que tu dis des différentes maturations de l'écriture.
    Bravo à toi pour cet exercice de synthèse. C'est très vrai et très bien ressenti.

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  2. C'est vraiment un beau travail de réflexion sur l'écriture et ça nous pousse à nous interroger sur notre façon d'écrire.

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  3. Eh beh Cricri, je suis soufflée ! Oo
    C'est magnifiquement dit, et c'est surtout très juste. Certaines choses qu'on applique sans s'en rendre compte, et qui font un drôle de chatouillis au ventre quand on songe que nos amis auteurs se retrouvent tous à puiser si profondément en eux... Vraiment un très bel article, merci pour ça !

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