vendredi 1 mars 2013

Paroles de Pro

 Salut les plumes,
Pour mon premier Paroles de Pros, j’aurais pu rester dans les sentiers battus et vous présenter une maison d’édition classique. Mais soyons honnête, cela n’aurait pas été à la hauteur de ma réputation d’apprentie Chaton-Garou. Eh oui, un peu de rébellion ne fait de mal à personne, et puis, comment résister à la tentation d’interviewer une star de notre communauté ? Je veux bien sûr parler de Cricri, finaliste du concours premier roman organisé par Gallimard Jeunesse, qui vous révèlera tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les coulisses de ce géant de l’édition, sans jamais oser le demander.



1/ Tu connaissais les résultats bien avant leur annonce officielle. Qu’est-ce qui a été le plus dur ? Les délais de corrections ou le secret à garder ? As-tu été obligée de faire beaucoup de modifications ? De couper des passages écrits dans la douleur ?

Sans la moindre hésitation, le plus dur pour moi a été de garder le secret, en particulier vis-à-vis des plumes argentées qui ont elles-mêmes participé au Concours. J’avais hâte qu’arrive le 3 décembre pour pouvoir enfin me libérer de ce poids !
Sinon, j’ai très, très peu retravaillé mon tapuscrit. On m’a juste fait parfois changer un mot pour un autre, jamais une phrase entière. Au début, le responsable éditorial pensait qu’il faudrait peut-être « resserrer » des passages, mon roman faisant le double des deux autres finalistes, mais après relecture il n’a finalement rien voulu retirer. Je l’en remercie chaleureusement.
La seule chose conséquente qu’il m’a fallu changer et qui m’a donné du fil à retordre, c’est les noms de certains personnages clefs. Bérénice et Rocambole, principalement, car ces noms ne collaient pas au background nordique et que l’emprunt à d’autres œuvres littéraires était ici trop évident. C’est ainsi qu’au prix d’une longue réflexion, j’ai transformé Bérénice en « Berenilde » et que Rocambole est devenu « Mime ».

2/ Il y a eu des fuites avant l’annonce officielle des résultats, sans parler des horreurs des mauvaises langues sur des forums, ou encore le soutien inconditionnel des Plumes. Quelle a été la réaction de Gallimard face à tout cela ? Et la tienne ?

La fuite est apparemment venue d’une diffusion accidentelle des résultats sur Internet au début du Salon du Livre au lieu du 3 décembre. Elle n’a duré que quelques heures, mais ça a suffi pour que des participants au Concours expriment leur déception, certains de façon plus virulente que d’autres. La réaction de Gallimard face à la fuite proprement dite, je ne la connais pas. Ce que le responsable éditorial nous a appris, c’est qu’il y aurait des mécontents et probablement des courriers de protestation, mais qu’ils avaient l’habitude : apparemment, ils s’en reçoivent toute l’année. En revanche, l’esprit sportif des plumes argentées qui m’ont soutenue avec hystérie alors qu’elles avaient participé… ça, ça a fait bonne impression. Le journaliste de Télérama a trouvé leur attitude très élégante !
Ma réaction à moi face à tout cela n’est pas tellement glorieuse. J’ai pleuré en lisant certains messages sur Internet qui m’étaient destinés et j’ai bien failli pleurer encore, de joie cette fois, quand les Plumes m’ont félicitée pour mon arrivée en finale.

3/ Être finaliste d’un concours pareil est-ce aussi merveilleux qu’on le dit ou y a-t-il un revers à cette médaille ?

C’est en fait beaucoup plus merveilleux que, moi, je me l’étais imaginé. J’ai vécu pendant des années hors des rails de toute vie sociale (maladie, chômage et compagnie) et voilà que des auteurs professionnels, des journalistes de presse à grand tirage viennent me féliciter en me serrant la main ! « Vous êtes un peu propulsée dans votre Citacielle, aujourd’hui, non ? » m’a dit l’un d’eux. Jusqu’à présent, je ressentais une petite culpabilité à écrire au lieu de me consacrer uniquement à chercher un gagne-pain. Je ne sais pas si cet instant de grâce durera, mais j’ai maintenant l’impression d’être à ma place légitime quand je m’installe derrière mon clavier. Pour l’estime de soi, c’est très important.
S’il y a un revers à cette médaille-là, je ne l’ai pas encore trouvé. La seule épreuve psychologique qu’il m’a fallu personnellement affronter, c’est la médiatisation du Concours : parler à un micro, devant un public, derrière une caméra, etc. Je suis à la base d’un naturel timide et j’ai subi une greffe à la mâchoire il y a quelques années qui fait que je ne suis pas à l’aise avec mon image. Mais finalement, ça m’a aidée à faire la paix avec une ancienne partie de ma vie. Je peux enfin tourner la page et aller de l’avant.

4/ Si jamais (et la question est purement hypothétique parce que je n’y crois pas une seconde) tu ne gagnais pas, retenterais-tu ta chance auprès de Gallimard ? L’ambiance de l’équipe et l’accueil qui t’a été fait sont-ils venus à bout de tes réticences d’auteur ?

Beaucoup d’entre vous me connaissent bien et savent à quel point je n’étais pas emballée par l’édition. Je voyais ce monde-là comme une forteresse quasi inaccessible et qui, une fois franchie, transformait les auteurs en usine à histoires. Pour moi, le principal est d’éprouver de l’enthousiasme quand j’écris et de donner le meilleur de moi-même à ceux qui me lisent ; je ne pensais pas que ce serait compatible avec l’édition.
De rencontrer l’équipe de Gallimard Jeunesse, d’abord par téléphone et puis en chair et en encre, ça a métamorphosé ma vision des choses. Ce ne sont pas des vieux messieurs guindés en costard cravate. Ce sont des personnes jeunes et dynamiques, qui aiment profondément leur métier, qui sont très respectueuses des auteurs, qui plaisantent et qui peuvent avoir le trac elles aussi ! Et que dire des écrivains de Gallimard Jeunesse que j’ai eu la chance de rencontrer ? Christophe Mauri, Jean-Philippe Arrou-Vignod et Timothée de Fombelle n’ont rien d’« usines à histoire », ce sont des auteurs passionnés et pétillants qui ont réservé aux finalistes un accueil chaleureux comme si nous étions avec eux sur un pied d’égalité.
Ajoutons à cela le soutien que toutes les plumes argentées m’ont manifesté et les messages de lecteurs que j’ai reçus depuis le Concours pour me dire qu’ils espéraient me voir publiée : OUI, même si ça ne marche pas pour le Concours, je retenterai ma chance chez Gallimard.

5/ Parmi toutes les informations que tu as pu glaner ce jour-là, laquelle t’a le plus marquée ? La plus surprise ? La plus effrayée ?

Ce qui m’a le plus marquée, parmi les confidences qui m’ont été faites, c’est le comportement de certains auteurs « harceleurs » qui envoient leur tapuscrit à Gallimard Jeunesse. Ils ne l’envoient pas une fois, mais deux fois, trois fois, parfois davantage, et sans même essayer de retravailler leur texte. Quelques-uns d’entre eux vont jusqu’à envoyer des courriers d’injures et de menaces parce qu’ils n’ont pas été retenus ! Les éditeurs de Gallimard Jeunesse prennent bonne note de tous les textes qu’ils reçoivent, tout est informatisé : ce genre de harcèlement ne fait pas très bonne impression.
Et ce qui m’a le plus étonnée, cette fois dans le bon sens du terme, c’est quand j’ai appris qu’ils recevaient encore parfois des manuscrits entièrement écrits et illustrés à la main !

6/ Quel conseil donnerais-tu à un auteur désireux de se faire publier chez Gallimard jeunesse ? Quels sont les critères de sélection des manuscrits ?

Un conseil ? Ne pas les menacer de mort. Blague à part, le minimum minimorum c’est d’envoyer un tapuscrit qui contient le moins de fautes possible et avec une intrigue qui tient la route. Si vous avez déjà tenté votre chance sans succès, Gallimard Jeunesse ne recommande pas pour autant de baisser les bras. Sans aller jusqu’à les harceler, retravaillez votre manuscrit en profondeur ou soumettez-leur un autre roman. Christophe Mauri, l’un des auteurs qui parrainaient le Concours, a essuyé plusieurs refus : il a dû remanier son roman, encore et encore, avant d’être enfin publié.
Il ne faut pas non plus oublier que dans « Gallimard Jeunesse », il y a « jeunesse ». Si vous voulez vous faire publier chez eux, il faut donc proposer un roman qui s’adresse à ce type de public, autant du point de vue du contenu que du genre et de la forme. Bien sûr qu’ils comptent des jeunes adultes parmi leurs lecteurs, mais ils n’ont pas forcément fait des études supérieures. Si votre écriture est truffée de mots rares et savants, si toutes vos tournures de phrases sont alambiquées, si les thèmes abordés sont ceux d’un public clairement adulte, vous ne vous adressez peut-être à la bonne maison d’édition.
Enfin, apprenez à vous démarquer. Ils voient probablement défiler un nombre incalculable de variantes du Seigneur des Anneaux, de Twilight ou de Harry Potter. Bien sûr qu’il est impossible de ne pas être influencés par ses modèles, mais proposez-leur votre propre univers, montrez-leur votre propre originalité.

7/ Parlons maintenant un peu des coulisses de Gallimard. Pour beaucoup, l’édition est un chemin de croix, la quête du Graal en quelque sorte, du coup, il est facile de s’imaginer l’éditeur comme un vieil alchimiste et sa maison comme une bibliothèque immense et pleine de trésors. En réalité, à quoi ressemble un géant de l’édition comme Gallimard de l’intérieur ?

Nous n’avons pas visité l’entièreté des locaux de Gallimard, uniquement la section Jeunesse, et je ne m’attendais pas du tout à ça ! Vous voyez des bureaux aseptisés avec moquette propre, murs blancs et ascenseur ? Oubliez, ça n’a rien à voir. Chaque service de Gallimard Jeunesse (comité de lecture, travail des tapuscrits, conception graphique) est réparti sur un étage. Pour accéder à chacun, nous avons dû monter un étroit escalier en colimaçon avec des affiches et des images sur chaque parcelle de mur. Où qu’on pose les yeux, c’était l’enfance ! Et à chaque étage, les bureaux sont agencés en labyrinthe : ce n’est pas chacun dans son coin, ça sent le brassage des idées, le vrai travail d’équipe. Derrière chaque ordinateur, il y a quelqu’un qui nous faisait coucou de la main en souriant et en nous criant « félicitation ! ». Ce sont toutes des personnes proches de ma génération (donc jeunes, hein), à la fois décontractées et dynamiques.
J’ai eu un gros, gros coup de cœur pour le service de confection des couvertures. On nous a montré des maquettes réalisées à la main. Pour un seul livre, l’illustrateur épingle sur une corde une série de propositions de couverture. Quand nous sommes arrivés, ils étaient en train de travailler sur le design d’une nouvelle collection (des rééditions de grands classiques) et j’ai pu voir en avant-première des illustrations inédites ! Que du bonheur.

8/ 1200 manuscrits à la louche pour ce concours, on peut dire que c’est un franc succès. Penses-tu…ou sais-tu de source sûre, si Gallimard envisage de renouveler ce genre de concours ?

Pour avoir directement posé la question au responsable éditorial de Gallimard Jeunesse : ils ne savent pas. Ce Concours a été organisé pour fêter les 40 ans de la maison. Il s’est inscrit dans la lignée de grands appels à texte qui ont eu lieu en Allemagne et en Grande-Bretagne : il paraît que la participation à celui de Gallimard Jeunesse a battu les records ! En fait, ils ont reçu beaucoup plus de romans que ce à quoi ils s’étaient préparés, et la moitié des tapuscrits ont déferlé les deux dernières semaines avant la clôture. Lire TOUS les textes, établir des présélections, choisir les trois finalistes, retravailler chaque roman avec leur auteur, organiser les interviews chez RTL et au Salon du livre, tout cela en plus de leur travail habituel, ça a été titanesque.

9/ Ici tout le monde sait pourquoi la Passe-Miroir est un best-seller en devenir, mais du point de vue de Gallimard, sais-tu comment et pourquoi ton manuscrit en particulier a été retenu ? Quels sont les ingrédients miracle qui ont su séduire le comité de lecture ?

Mon principal interlocuteur à ce sujet a été le responsable éditorial de Gallimard Jeunesse. Même si je ne suis pas la gagnante du Concours, je n’oublierai jamais, jamais ce qu’il m’a dit ni la gentillesse avec laquelle il me l’a dit.
Les « ingrédients » de la Passe-Miroir (en tout cas du premier tome) qui ont fait mouche sont, je cite : un français irréprochable, la maîtrise de l’intrigue, un style personnel, un univers à la fois original et cohérent, et une héroïne très attachante. Je rappelle que ce tapuscrit, je l’ai retravaillé de A à Z pendant une année entière. Tous les points qui ont joué en ma faveur, ce sont des aspects que j’ai énormément retravaillés au préalable.
La langue ? J’ai vérifié chaque mot au dictionnaire, j’ai passé chaque accord, chaque conjugaison à la loupe, je me suis même documentée sur la typographie. L’intrigue ? Je la maîtrisais forcément puisque, cette fois, je savais exactement où j’allais, ce qu’il était important de souligner, ce qui devait être éliminé. Le style ? J’ai dû tout revoir : la fluidité de l’écriture, le renforcement des descriptions, le dynamisme des dialogues. L’univers ? J’ai arrêté de le voir comme un décor en carton-pâte et j’ai dessiné des plans, étudié le modus operandi des pouvoirs, pris un nombre considérable de notes. Mon héroïne ? J’ai renoncé à la traiter comme une marionnette et j’ai plongé dans sa peau pour vivre avec elle de l’intérieur.
Bref, je n’aurais jamais eu ces retours avec la version d’origine. Je n’aurais d’ailleurs probablement pas été retenue.

Et voilà les Plumes, sur ces bonnes paroles et ces humbles remerciements de notre Maitresse scripturale, il est déjà l’heure de nous quitter. J’espère que cette interview aura su vous éclairer sur le parcours exemplaire de celle qui nous fait rêver à chaque chapitre, et sur les coulisses du géant qui a eu la chance de la remarquer.
A bientôt pour une prochaine interview.
C’était Shao en direct de la Citacielle. 
   

Shaoran

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