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mercredi 13 août 2014

Plumes et Astuces

Rendre ses personnages attachants

J’ai demandé l’autre jour sur le forum s’il y avait des sujets que vous aimeriez que je traite. Vous avez été nombreux à me faire des suggestions vraiment intéressantes, merci beaucoup ! Aujourd’hui, je vais essayer de répondre à la question posée par Aranck : comment rendre ses personnages attachants ? Déjà, qu'entendons-nous par un personnage « attachant » ? Ce sera, dirons-nous, un personnage qui inspire au lecteur un sentiment d'empathie, de sympathie même. Le personnage auquel le lecteur s'attache, c'est celui auquel il s'identifie ou qui le touche personnellement. Comment nous, auteurs, pouvons-nous favoriser cette belle rencontre entre eux ?

Un héros trop parfait

Je ne sais pas pour vous, mais moi, dans mes premières histoires, plus j'aimais mon personnage, plus je voulais que le lecteur l'aime aussi. J'estompais au maximum ses petits défauts (qui n'en étaient pas vraiment d'ailleurs) et je braquais tous les projecteurs sur ses qualités : « Voyez comme il est brillant, chevaleresque et plein de grandeur d'âme ! Voyez comme il n'hésite pas à se sacrifier pour les autres ! » ou encore « Voyez comme elle est décomplexée ! Voyez comme elle est aimée et admirée de tous les autres protagonistes ! Et par-dessus le marché, voyez comme elle est dotée de superpouvoirs inégalables ! » Je ne cumulais pas alors plus de trois lectrices (Plume d'Argent n'existait pas encore) et je ne comprenais pas POURQUOI elles s'attachaient davantage à mes personnages secondaires, voire à mes méchants, plutôt qu'à mes héros. À présent, je le sais. Parce que mes héros correspondaient à un fantasme personnel, ils étaient le reflet de mon idéal, la femme que j'aurais voulu être ou l'homme que j'aurais voulu rencontrer (oui, je n'avais pas CET non plus en ce temps-là... triste époque). Et plus j'essayais de les rendre encore plus cool et encore plus formidables, moins je faisais mouche.

La leçon que j'en ai tirée ? Un personnage trop parfait, dépourvu de zones d'ombre, de faiblesses et d'aspérité, qui jamais ne se met en colère, qui jamais ne doute et qui dénoue tous les problèmes en un tournemain, bref une personne à qui tout réussit est hors d'accès pour notre lecteur. Ce dernier ne peut pas s'identifier à lui et n'a envie ni de le plaindre ni de se réjouir pour lui. Un personnage idéalisé n'est attachant que pour l'auteur.

Le anti-héros

L'auteur peut dès lors prendre le parti inverse et créer un anti-héros, ce qui est en soi une démarche intéressante. Mais attention : anti-héros ne signifie pas forcément antipathique. À trop vouloir forcer le trait et cribler son personnage de vices, on court le risque de le rendre insupportable… et l'affubler d'un jolis minois ne le rendra pas plus attachant. Là encore, tout se joue au niveau du processus d'identification : le lecteur n'aura pas envie de ressembler à un personnage lâche ou odieux, pas plus qu'il ne ressentira de la pitié ou de la fierté pour lui.

Votre anti-héros deviendra en revanche beaucoup plus attachant si vous le pensez en plein et non en creux. Plutôt qu'un personnage mou et passif qui subit l'histoire de A à Z (Ophélie, dans la première version de la Passe-miroir, avait cette tendance), faites de lui le vrai moteur du récit, celui qui crée sa dynamique ou qui y contribue, à travers une cause à laquelle il se dédie, une passion qui le transcende, une motivation personnelle forte. Et surtout, ne lui épargnez aucune épreuve, aucun doute, aucun découragement : ce sont eux, et la façon dont votre personnage les surmonte, qui susciteront peut-être les plus belles émotions chez votre lecteur... Et chez nous aussi, auteurs,  soit dit en passant.

Une personnalité crédible

Si je devais faire un résumé simplifié des deux points précédents, je dirais que pour rendre un personnage attachant, en somme, il ne doit être ni trop parfait, ni trop imparfait, et surtout, il doit en baver. Tout est dans le dosage. Même une fois que vous lui avez attribué des lignes de force et des zones d'ombre, il va vous falloir faire continuellement attention à ce que ça sonne juste !

Concrètement, ça signifie trois choses :

1) « don't tell, show »

Il ne suffit pas de déclarer au début de l'histoire : « Trucmuche est un personnage à fleur de peau, parfois exagérément susceptible, mais aussi capable d'une très belle personnalité » et puis ne plus jamais revenir dessus par la suite. Il ne s'agit pas non plus de tricher en passant par le regard des autres protagonistes de l'histoire pour définir la personnalité de votre héros. Non, c'est à travers ses actes, ses choix, ses pensées tout au long du récit que le caractère du personnage ressortira, avec ses manies, ses complexes et ses moments de grâce.

2) N'en faites pas des tonnes

Encore une fois, gare au retour de balancier, il ne s'agit pas non plus de tomber dans le travers inverse en forçant le trait. Votre personnage est susceptible ? Ça ne signifie pas qu'il doit se vexer toutes les dix lignes. Votre personnage est autoritaire ? Ça ne veut pas dire qu'il doit donner un ordre à chaque dialogue. Un personnage trop caricatural sera moins attachant pour le lecteur. Préférons-lui une personnalité plus complexe, plus nuancée et, pourquoi pas, ambivalente.

3) Surprenez le lecteur

Doter votre personnage d’une force ou d’une faiblesse ne signifie pas qu’il doit être égal à lui-même de bout en bout. Votre héros peut être foncièrement bon, mais se montrer parfois injuste ou égoïste. Votre antihéros peut avoir un vice sans pour autant s’y adonner et s’y complaire sans jamais lutter contre lui. En tant que lectrice, mes plus beaux moments de jubilation se sont produits en voyant un personnage oser faire enfin une chose dont je ne le pensais pas capable. Ça m’a particulièrement frappée dans les fictions de Flammy où les personnages m’ont réservé l’un après l’autre des surprises absolument inattendues. Je suis tombée raide dingue de chacun d’entre eux ! Bref, un personnage attachant, c’est un personnage qui n’est pas figé dans le marbre, qui est capable de nous prendre au dépourvu et faire naître en nous une émotion plus puissante qu’elle ne l’aurait été s’il n’y avait pas eu ce facteur de surprise. Les personnages attachants, ce sont qui évoluent au fil du récit et qui le font dans la douleur (eh, regardez un peu Jamie dans « le Trône de fer »).

En conclusion, j’insisterai sur l’importance de l’émotion quand on travaille à rendre un personnage attachant. Le lecteur devra partager avec lui ses joies (d’autant plus fortes qu’elles seront inattendues) et ses douleurs (d’autant plus poignantes qu’elles le pousseront à évoluer). Et il n’y a pas de mystère : pour que cette émotion-là passe, nous devons, nous, auteurs, la ressentir profondément à travers l’écriture. Merci encore à Aranck pour le sujet ! Toutes vos remarques et réactions sont évidemment les bienvenues :-)

Cristal

mardi 1 avril 2014

Plume et Astuce

Les trois clefs d’une bonne histoire     
 

À l’occasion du Salon du livre jeunesse de Montreuil, a été organisée une grande rencontre de plumes argentées. Nous avons eu, outre les délires incontournables, des conversations tout à fait passionnantes ! Au cours de l’une d’elles, j’ai appris qu’on pouvait finalement résumer la plupart des qualités d’une bonne histoire à trois principes. Ces trois règles d’or, si simples en apparence, peuvent non seulement servir de points de repère à l’auteur qui bâtit son récit, mais aussi d’axes de réflexion aux lecteurs qui auraient du mal à affiner leurs commentaires. Plus j’y réfléchis, plus je suis convaincue qu’il suffirait à chacun de se poser ces trois questions rituelles pour permettre de déterminer exactement les forces et les faiblesses d’un texte. Je vous invite donc à vous les poser avec moi, si vous le voulez bien !

Est-ce que l’histoire est compréhensible ?

Ça a l’air bête, formulé ainsi, et pourtant ce principe n’est pas aussi facile à suivre qu’il y paraît. J’ai longtemps été moi-même une adepte du flou artistique, en pensant qu’un texte clair faisait cucul la praline. Je complexifiais délibérément mes phrases pour que chaque action soit sous-entendue, jamais explicitement décrite. Quand un mot me semblait trop élémentaire, je lui cherchais un synonyme le plus rare et le plus précieux possible. Et comme s’il ne me suffisait pas d’obscurcir mon style, je multipliais dans mon intrigue les faux indices et les détails sans importance afin de dérouter le lecteur et rendre l’histoire plus mystérieuse encore. Dans mon esprit, c’était ça, écrire en adulte.

Maintenant que j’y pense, c’était plutôt écrire en sale gosse. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’une histoire répond aux mêmes principes que n’importe quelle forme de langage. Un émetteur (l’auteur) transmet un message (l’histoire) à l’attention d’un récepteur (le lecteur). Si le message est brouillé par toutes sortes de parasitages, au niveau de la forme ou au niveau du fond, le récepteur ne le comprendra pas. Je ne parle pas ici de poésie où la sonorité et la symbolique des mots répondent à leurs règles propres, ni des écrits personnels voués à rester dans les fonds de tiroir, ni des essais qu’on destine à un lectorat très spécifique.

Auteurs, ayez toujours une pensée pour votre lecteur quand vous écrivez, surtout si vous voulez toucher un public jeune ou n’ayant pas mené de grandes études littéraires. La clarté du style et de l’action est essentielle : préférez des phrases courtes à des syntaxes compliquées, précisez toujours qui dit quoi dans les dialogues, choisissez des mots précis et évocateurs, ajoutez des explications partout où c’est nécessaire, évitez la surabondance de noms imprononçables (« R’gur ahl Br’n se rendit à Mist’gnül pour récupérer son hart’yfil préféré ») et faites la chasse à tout ce qui pourrait générer des malentendus. Si vous êtes fier d’une phrase qui sonne bien, qui fait classe, mais qui n’est objectivement pas claire, sacrifiez-la sans pitié. Je sais. Ça fait mal.

Quant à vous, amis lecteurs, n’ayez jamais peur de relever les passages que vous n’avez pas compris, les confusions que vous pensez faire. Vous rendrez un immense service à l’auteur qui n’a pas toujours le recul nécessaire sur son texte.

Est-ce que l’histoire est crédible ?

Ce n’est pas tout d’écrire une histoire compréhensible, il faut aussi que votre lecteur y croie. Ici, nous nous attaquons à une autre strate de l’écriture : notre aptitude à donner l’illusion du vrai à une œuvre de fiction, non-réelle par définition. Un auteur est un prestidigitateur. Vous détenez le pouvoir de créer des mondes impossibles, d’animer des personnages imaginaires et de faire vivre des émotions puissantes, bien réelles elles, à votre lecteur ! Mais attention : une seule invraisemblance et votre tour est raté. Le lecteur est éjecté hors de l’histoire, il a cessé d’y croire… oh, ça ne dure parfois qu’un instant, mais la faille est là. Et si votre histoire contient trop d’invraisemblances, vous dissoudrez toute la magie qu’elle contient. « Non, mais cette bizarrerie, je l’explique plus loin, en fait », me direz-vous peut-être. Ce à quoi je réponds : le lecteur doit croire en votre histoire ici et maintenant, du premier au dernier mot. Ne vous permettez les explications tardives que si vous avez déjà gagné la confiance de votre lecteur et que vous lui avez largement prouvé par le passé que vous maîtrisez votre affaire.

Maintenant, concrètement  qu’est-ce qui rend une histoire crédible ? Son réalisme ? Oui, pour le degré de précision des décors ou pour le ressenti des personnages, par exemple, mais pas que.

Plus on puise dans la réalité pour construire notre imaginaire et plus notre imaginaire devient une nouvelle réalité. La saga du « Trône de fer » de Martin, devenue culte, est un récit Fantasy ultra réaliste en termes de violence, de psychologie, de civilisation et d’intrigues politiques. Prenons Harry Potter, à présent. Ce qui fait son succès, c’est que les lecteurs y croient : le monde des sorciers existe vraiment pour eux (j’ai vu la voie 9 ¾, si, si, je l’ai vue !). Pourtant, ici, plutôt que le réalisme, je pense que c’est la cohérence de l’univers qui a été déterminante. Un monde, fût-il imaginaire, possède des règles, des lois, un passé, des possibilités et des interdits qu’il vous faut bien connaître pour que la mécanique fonctionne. Même les univers absurdes, comme celui du « Disque-Monde » de Pratchett, possèdent une logique propre qui fait que oui, c’est impossible, c’est délirant, mais on s’y croirait.

Si vous écrivez des histoires qui se déroulent dans notre monde de tous les jours (le « Slice of life » comme on dit maintenant), la vraisemblance va alors passer par votre maîtrise du contexte. Une fac de droit ? Un commissariat ? Un asile psychiatrique ? Une cour versaillaise ? Une grotte préhistorique ? Il vous faut un minimum vous documenter, ou alors parlez de ce que vous connaissez personnellement. Vos personnages ont une vie publique et privée étroitement liée à leur environnement, cet ancrage est donc important pour que le lecteur y croie. Notre monde réel possède aussi ses propres règles. Vous ne pouvez pas faire prendre l’avion à un enfant de quatre ans qui décide de partir seul à l’aventure. Une orpheline qui galère pour joindre les deux bouts n’habitera pas dans les beaux quartiers de Paris. Et Napoléon n’avait pas le téléphone dans son cabinet de travail.

Enfin, j’ai envie de dire qu’encore plus que le background, la crédibilité d’une histoire passe essentiellement par ses personnages. Si vous dotez vos héros de qualités et de défauts, de forces et de handicaps, il ne suffit pas de le dire et puis voilà. Ils doivent les incarner dans le récit, quitte à évoluer par la suite. Leurs actions et leurs réactions doivent, elles aussi, être adaptées aux événements et aux autres protagonistes. N’allez pas me faire croire que si vos amis et vous étiez réellement poursuivis par un monstre sanguinaire, votre premier réflexe serait de vous séparer. Ni que les mamans sont nécessairement des femmes belles, tendres, douces, lumineuses dont le seul vice est de s’inquiéter pour leurs enfants (a fortiori quand elles sont décédées, vous avez remarqué ?).

Bref, veillez à toujours rester crédibles. Et vous, amis lecteurs, aidez les auteurs à s’améliorer en leur disant tout ce qui vous a fait sourciller !

Est-ce que l’histoire est accrocheuse ?

Pour cette troisième et dernière règle d’or, le lecteur jouera le plus grand rôle. Un auteur peut, à force de persévérance, clarifier et travailler son histoire jusqu’à la rendre limpide comme de l’eau de roche et plus vraie que nature. Mais rien ne lui garantit que ces qualités suffiront pour transporter le lecteur jusqu’au point final. Il est tellement difficile pour un auteur de juger sa propre production ! Certes, avec l’expérience, nous pouvons ressentir les passages que le lecteur lira (et relira) avidement, ainsi que ceux qu’il survolera un peu vite, mais nous restons pour nous-mêmes des juges atroces, soit trop indulgents, soit trop sévères. C’est ici que l’étape de soumission aux regards extérieurs devient incontournable. Et c’est ici que le lecteur se doit d’être le plus honnête possible au moment de commenter sa lecture. Ce passage vous a fait hurler de rire, frémir de peur, ému, bouleversé, transporté ? Dites-le. Tel autre vous a arraché un bâillement, laissé de marbre, déçu, pesé, freiné ? Dites-le.

Maintenant, je trouverais un peu facile de m’en tenir à cette conclusion-là pour cette dernière question. J’ai encore beaucoup à apprendre, je suis loin d’avoir l’expérience nécessaire pour dire ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, mais je peux au moins partager avec vous ce qui, moi, en tant que lectrice et non plus en tant qu’auteure, m’accroche dans une histoire. Je précise au préalable que je lis absolument de tout en matière de romans (littérature jeunesse et adulte, histoires d’amour, collections SFFF, polars, fictions historiques, drames familiaux, œuvres classiques, etc.), je n’ai donc pas un genre de prédilection qui pourrait biaiser mon point de vue. Et si vous voulez compléter le mien par le vôtre, j’en serais très honorée !

Bref, depuis que j’écris, je suis devenue très à l’écoute de la lectrice qui palpite en moi. Cette lectrice ressent le besoin de s’identifier aux personnages ou, au moins, d’entrer en forte empathie avec eux. Un héros à la perfection superficielle ou au cynisme inébranlable, des amis en carton-pâte, un antagoniste aussi méchant qu’il en a l’air, ça ne me parle pas. Bref, il me faut des personnages un minimum fouillés, dotés de vraies motivations, qui sont traversés par des émotions sincères, qui font des erreurs, mais qui ne font pas non plus vingt fois les mêmes, qui évoluent au fil des pages, qui produisent de l’électricité entre eux, qui sont de chair et de sang, qui ont des passions et des secrets pas toujours avouables. La lectrice en moi est également friande de petits détails sensitifs et insolites, elle apprécie qu’on lui plante le décor en peu de mots, mais attention ! que ces mots-là vibrent de vie, de formes et de couleurs… J’aime palper la présence de l’auteur, quelque part derrière le texte ; autant dire que je saute allégrement tout ce qui ressemble à une présentation encyclopédique. Que celui qui n’a jamais fait pareil me jette le premier livre. L’idéal formel pour la lectrice en moi, c’est quand les descriptions, les actions, les pensées, les émotions et les dialogues ne cessent d’alterner tout en s’équilibrant les uns les autres. Et enfin, ce qui va être déterminant dans l’intérêt que je porte à une histoire, c’est… l’histoire, justement ! Qu’il s’agisse d’une intrigue sentimentale ou d’un récit d’aventure, d’un thriller implacable ou d’une vie de famille, peu importe, du moment qu’il y a des défis à relever, des mystères à résoudre, une tension croissante, des coups de théâtre époustouflants, des accomplissements inattendus et des rebondissements efficaces.

Quand j’écris, c’est cette alchimie que j’ai à l’esprit et que j’essaie, quitte à me remonter souvent les bretelles, d’obtenir à mon tour.


J’achève ici cette Plume et Astuce plus longue que d’habitude. Comme quoi, trois questions très simples en apparence donnent énormément de matière à réflexion. N’hésitez pas à passer par les commentaires ou par le forum pour prolonger ensemble cette réflexion !

Cristal

lundi 30 décembre 2013

Plumes et Astuces

Pourquoi ? 

Pour la toute première Plume et Astuce de l’année, j’ai eu l’envie de me pencher sur la délicate question du « pourquoi ? ». Je ne sais pas pour vous, mais moi, à chacune de mes histoires, je me suis souvent demandé ce que j’allais écrire (quoi), à partir de quels personnages (qui), dans quel environnement (où), en référence à quelle époque (quand) et avec quelle sorte de style (comment), mais j’ai très souvent éludé la question centrale du pourquoi. Et si nous passions ensemble à la loupe ce qui se cache derrière ces huit petites lettres ?

Les multiples déclinaisons du pourquoi

Pourquoi est-ce que j’écris cette histoire ? Pourquoi j’ai choisi tels personnages, tel contexte, tel genre, tel style ? Pourquoi mon héros prend-il cette décision ? Pourquoi le méchant est-il devenu aussi mauvais ? Pourquoi telle aide providentielle tombe-t-elle soudain du ciel ? Pourquoi cette rencontre improbable a-t-elle lieu ici et maintenant ?

Interrogez-vous et interrogez votre texte. Posez vos pourquoi pour chaque aspect de l’histoire, chaque situation, chaque action que vous écrivez. Si vous ne pouvez répondre autrement que par « ça me plait trop ainsi ! » ou « il le faut pour les besoins de l’intrigue » ou « pour que ça fasse mystérieux » ou encore « oh, ça, c’est un savant mélange de destin et de hasard », alors je vous invite à vous attarder un instant sur le sujet avec moi.

Pourquoi faut-il se demander pourquoi ?

1) Parce que c’est gratifiant pour l’auteur.

Un auteur qui ne peut pas répondre aux pourquoi de son histoire n’a pas fait de l’écriture un acte pleinement conscient. Il reste spectateur du roman et subit les aléas de son inconscient, de ses peurs et de ses désirs, ainsi que de toutes les facilités scénaristiques venues. Il a spontanément tendance à véhiculer des lieux communs et les préjugés de l’opinion publique, faute d’exercer son esprit critique à travers l’écriture. Il est aussi influençable face aux critiques de son lectorat et se laisse balloter sur les flots hasardeux des commentaires sans boussole pour garder le Nord. Bref, il n’est pas le capitaine de son navire.

Au contraire, un auteur qui sait pourquoi il a choisi d’écrire cette histoire et pas une autre, pourquoi ces personnages prennent telle décision et pas telle autre, pourquoi les événements de son histoire ont lieu sans que ce soit le fruit d’une (mal)heureuse coïncidence donne du sens à ce qu’il écrit. Il a un cap, il connaît sa destination. Il ne cherche pas à flatter ses fantasmes ou ceux de ses lecteurs, il est le porteur d’un message qui vaut mieux que ça.

2) Parce que c’est gratifiant pour le lecteur.

Vous n’êtes pas seul à bord de votre roman, vous y embarquez aussi tous vos lecteurs. Si votre histoire n’a pas de réponse à son « pourquoi » central, à savoir sa raison d’être, vous risquez de passer à côté de l’essentiel. Vous avez le pouvoir, à travers vos mots, de transmettre quelque chose d’important à votre lecteur. Écrire une histoire d’amour ou d’aventure parce que « ça plaît », c’est réduire son lectorat à sa dimension de consommateur de divertissements. Mais écrire une histoire d’amour ou d’aventure de façon à traiter un ou plusieurs thème (la différence, la quête d’identité, la justice, le racisme, la guerre, la famille, etc.), c’est amener son lecteur à s’interroger avec vous et à exercer son esprit critique. Attention, je ne vous invite pas à donner une morale à l’histoire, mais bien à faire de l’écriture une démarche consciente : vous pourriez tout aussi bien privilégier l’absurde et ne vouloir conférer aucun message à votre histoire, du moment que c’est votre vision personnelle et assumée de l’écriture.

Concernant les autres pourquoi, ceux qui sont liés à la crédibilité de la narration, ils sont aussi importants pour votre lecteur. Ce dernier sera davantage porté par le récit s’il sent que vous maîtrisez votre affaire, que vous connaissez les motivations profondes de vos personnages, que vous modulez les actions et les événements au fil des volontés humaines et non au petit bonheur la chance.

La boucle infinie du pourquoi

Vous êtes face à votre roman et vous vous êtes prêté au jeu des pourquoi. Vous avez exploré vos propres intentions d’auteur, puis vous avez passé en revue celles de tous vos personnages. Vous avez fait sauter des pans de texte entiers parce que vous avez découvert des incohérences, des invraisemblances, des contradictions et des facilités. Vous avez décidé d’étendre ce questionnement jusqu’à la galerie des personnages secondaires, jusqu’aux fondations même du système social et politique du roman, jusqu’aux générations antérieures et jusqu’aux zones de l’histoire dont vous ne parlerez jamais. Vous accumulez des pages et des pages de notes explicatives, des arbres généalogiques hyper détaillés, des schémas de haute précision... Attention, vous êtes peut-être entré dans une boucle sans fin !

Et oui, il faut aussi que l’auteur accepte de ne pas pouvoir répondre à tous les pourquoi de son roman. Il y a des personnages dont il ne connaîtra jamais l’arrière-fond, des régions dont il ne connaîtra jamais l’arrière-plan, des mécanismes dont il ne connaîtra jamais les rouages. Posez-vous des limites et ne vous éloignez pas trop de votre fil narratif. Si vous êtes en train de vous casser la tête sur quelque chose qui n’a aucun rapport direct avec l’action principale du roman, lâchez prise et tenez-vous-en là.

Conclusion

Et vous, que pensez-vous du pourquoi ? Est-ce une question que vous vous posez souvent en écriture ? Lui trouvez-vous des avantages ou des inconvénients dont je n’ai pas parlé ici ? Votre expérience nous intéresse, alors n’hésitez pas à donner votre avis !

Je conclurai cet article en remerciant Shaoran et SecretSpleen : nos conversations sur l’écriture m’inspirent toujours beaucoup pour les Plumes et Astuces !

Cristal

dimanche 1 septembre 2013

Plumes et Astuces

Question de point de vue

Aujourd’hui, j’ai choisi d’aborder la question du point de vue narratif, également appelé « focalisation » (oh, les vieux souvenirs de collège !). Je pense que ce sujet est d’autant plus susceptible de vous intéresser qu’il concerne n’importe lequel d’entre vous, auteur débutant ou confirmé, quel que soit votre genre littéraire ou votre style d’écriture. En effet, le point de vue est à l’auteur ce que la caméra est au réalisateur : c’est lui qui définit l’angle sous lequel est racontée l’histoire. Vous comprendrez dès lors que selon votre choix (délibéré ou pas), ça changera toute la perspective du récit. Je vais aborder ici les différents points de vue possibles, sans prétendre que l’un est meilleur que l’autre : à vous de déterminer lequel servira le mieux votre histoire !

Le point de vue omniscient

On parle de point de vue omniscient ou de focalisation zéro quand le narrateur* de l’histoire sait absolument tout sur tout de tous les personnages : leurs pensées intimes, leur passé, présent et futur, ce qu’ils font chacun de leur côté et ce même s’ils sont séparés par des milliers de kilomètres. Votre narrateur est Dieu. Dans ce genre de récit, on glisse du point de vue d’un personnage à celui d’un autre, parfois sans transition, comme si on pouvait voyager de tête en tête. Le lecteur peut même savoir des choses que tous les personnages de l’histoire ignorent ! Comme l’explique très bien la Wikiversité « aucune réalité, la plus dissimulée soit-elle, la plus complexe, la plus inconsciente même, ne lui échappe [au narrateur] et donc n’échappe au lecteur ».

Le point de vue omniscient est particulièrement intéressant quand votre intention d’auteur est, par exemple, de brosser un tableau de psychologies avec le plus d’exhaustivité possible (c’est la démarche de Balzac pour sa Comédie humaine) ou de dévoiler un monde imaginaire dans ses moindres rouages (comme Terry Pratchett le fait, avec énormément d’humour, dans les Annales du Disque-monde). En revanche, si vous maniez des récits où les secrets, les zones d’ombre ou le suspense sont des ingrédients importants, le point de vue omniscient sera à manier avec des baguettes.

* À ne pas confondre avec vous-même, auteur en chair et en os, parce que oui, l’écriture reste un acte fondamentalement schizophrénique.

Le point de vue externe
 
Le point de vue externe peut être soit neutre, soit impliqué.

Pour le point de vue externe neutre, j’ai envie de dire que c’est l’antipode du point de vue omniscient. Le narrateur reste un témoin extérieur à l’histoire (ce n’est pas un personnage) et en plus il ne connaît rien d’autre que ce qui est montré. Avec ce genre de focalisation, tout se passe comme si votre lecteur assistait à l’histoire comme à un film, sans voix off pour dire ce qui se passe dans le crâne et dans le cœur des personnages. Vous, auteur, vous vous cantonnez à décrire les actions et les dialogues, sans émettre de jugement personnel, en toute objectivité. Tout au plus, vous pouvez attirer l’attention sur telle expression du visage, sur tel geste équivoque, sur tel détail important, comme le ferait le zoom d’une caméra.

Ce point de vue est intéressant si votre démarche d’auteur est d’atteindre une objectivité totale, si l’action du récit, les faits présentés sont plus importants que la psychologie intime des personnages. Revers de la médaille : votre lecteur aura plus de mal à s’identifier à ces derniers.

Concernant le point de vue externe impliqué, la démarche est la même que ci-dessus, à cette différence près que votre narrateur prend de la consistance et s’autorise des commentaires personnels. Il ne connaît toujours pas les pensées et les sentiments intimes de vos personnages, il n’est toujours pas lui-même un protagoniste intérieur au récit, mais il raconte l’histoire en y mettant sa petite touche personnelle : ton ironique, ton poétique, ton dramatique, etc. Si je devais choisir un exemple, je citerais les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire où le narrateur (qui porte d’ailleurs le même nom que l’auteur du livre, Lemony Snicket) raconte l’histoire des trois orphelins sur un ton bien à lui : « Si vous aimez les histoires qui finissent bien, vous feriez beaucoup mieux de choisir un autre livre. Car non seulement celui-ci finit mal, mais encore il commence mal, et tout y va mal d'un bout à l'autre, ou peu s’en faut. »

Le point de vue interne

Le point de vue interne plonge directement votre lecteur dans la peau du personnage. Nous ne voyons que ce que votre héros regarde, nous n’entendons que ce qu’il écoute, nous suivons le processus de ses raisonnements et nous assistons à l’ébullition de ses émotions. Bref, toute la perception de la narration est concentrée sur la sienne. Si le point de vue interne est systématique dans les récits écrits à la première personne (« je »), il est tout à fait possible de le trouver aussi dans des récits écrits à la troisième personne : c’est ce que fait par exemple J. K. Rowling dans les Harry Potter. Si vous optez pour cet angle d’attaque, je vous conseille de l’exploiter à fond pour en tirer le meilleur jus : maintenez un bon équilibre entre le cérébral, l’émotionnel et le sensoriel afin de permettre à votre lecteur de vivre en phase avec votre héros. Vous pouvez aussi recourir à cette narration pour produire des effets de surprise, comme l’a fait Agatha Christie dans Le Meurtre de Roger Ackroyd. En effet, le point de vue interne n’empêche pas votre personnage de dissimuler des informations au lecteur, de se mentir à lui-même, d’être prisonnier de sa subjectivité : ces zones d’ombre sont autant de pistes de réflexion intéressantes !

Si un roman peut être entièrement écrit avec une seule focalisation interne, il peut également l’être avec plusieurs. N’est-ce pas alors un point de vue omniscient ? me demanderez-vous. Non, pas si vos focalisations se cantonnent à un nombre limité de personnages et que le lecteur ne sait rien d’autre que ce qu’ils savent eux-mêmes. Prenez le Trône de fer, de George R. R. Martin : un chapitre est égal à un point de vue (le chapitre porte d’ailleurs le nom du personnage dont le point de vue est adopté). Vous pouvez aussi glisser de la tête d’un personnage à un autre à l’intérieur d’une même scène, mais faites juste attention à ne pas déboussoler votre lecteur et à éviter les redites entre ce que les personnages pensent et ce qu’ils se disent.

J’aurais tendance à recommander l’usage d’un seul point de vue interne si votre récit comporte beaucoup de zones d’ombre que seul votre héros doit explorer. De cette façon, le lecteur fera chaque découverte au même rythme que lui. Si au contraire vous vous attaquez à une réalité plus vaste et plus complexe, si votre action se déroule simultanément dans plusieurs endroits à la fois, si vous vous heurtez vite aux limites d’un seul point de vue, je vous encourage à étendre la focalisation à d’autres personnages clefs.

Puis-je mélanger différentes sortes de focalisation ?

En écriture, il n’y a pas de loi, tout est possible. Certains parmi vous, dont je lis religieusement les histoires, le font déjà : pluralité des points de vues internes, une petite touche d’omniscience ici et là, un narrateur externe neutre qui apostrophe soudain le lecteur. Il n’y a pas de recette imposée, tous les points de vue se défendent (oui, bon, d’accord, le jeu de mots est de Shao, pas de moi). Je vous recommande simplement de réfléchir à ce que vous voulez mettre en lumière et ce que vous voulez garder dans l’ombre, puis d’adopter un angle de caméra en conséquence.

À présent, chers auteurs, n’hésitez pas à prolonger cette plume et astuce : quels points de vue aimez-vous adopter dans vos romans ? quelle focalisation vous a le plus étonné ? seriez-vous tentés d’essayer de nouveaux angles d’attaque ? La parole est à vous !

Cristal

lundi 15 avril 2013

Plumes et Astuces


La réécriture  

Vous venez de poser le point final à votre roman, vous dansez, vous mangez, vous buvez… et  vous vous rasseyez aussitôt pour le retravailler ? Quoi ? Vous n’attendez même pas d’avoir fini pour tout reprendre ? Vous avez le virus de la réécriture ! Ça peut être une excellente maladie comme ça peut devenir votre pire cauchemar. Bon, avant toute chose, je vais définir ce que j’entends par « réécriture ». Si vous faites la chasse aux fautes d’orthographe, si vous retouchez quelques phrases, si vous ajoutez un passage çà et là, c’est un simple travail de correction. Par contre, si vous vous lancez dans un remaniement en profondeur de votre manuscrit, autant du point de vue du style que du contenu, c’est bien ce dont il va être question ici.

Attendez le mot de la fin !

C’est le premier conseil que je donne, car c’est celui que je n’ai pas toujours suivi. L’écriture évolue avec les années, les mois même, c’est un fait. Plus vous passez de temps sur un roman, plus le début vous sort par les yeux, car il ne colle plus du tout avec votre style ou avec vos idées. Aussi forte soit la tentation, n’y retouchez pas et allez jusqu’au bout. Votre roman se compose de plusieurs tomes ? Idéalement, patientez jusqu’à la fin de la saga ; sinon, attendez au moins d’avoir terminé un volume. Et d’ici là, consignez dans un fichier à part tout ce que vous aimeriez modifier par la suite : étoffer tel personnage, anticiper tel événement, supprimer telle action, etc.

Pourquoi ? Premièrement, parce que si vous réécrivez au fur et à mesure que vous avancez, vous allez tomber dans une boucle temporelle et que vous n’en verrez jamais le terme. Deuxièmement, vous bénéficierez d’une meilleure vue d’ensemble si vous avez déjà l’histoire entièrement écrite sous les yeux.

Réécrire une intrigue, c’est comme jouer aux dominos

Une fois votre premier jet terminé, ne vous précipitez pas pour réécrire. Je vous conseille de tout relire à tête reposée, avec prise de notes à côté, de façon à dégager la structure actuelle de votre roman. Premier chapitre, présentation des personnages principaux ; deuxième chapitre, événement déclencheur de l’intrigue ; et ainsi de suite. Cette mise à plat est très utile pour voir la répartition des événements dans votre histoire. Vous vous apercevrez peut-être qu’il y a des chapitres où il ne se passe rien d’intéressant et d’autres où il se passe trop de choses à la fois, que vous vous répétez ou que vous avez au contraire la manie des ellipses.

À partir de ce plan détaillé (« hou, le vilain mot », je vous entends d’ici) et à partir de vos notes, vous pouvez mettre en place une nouvelle structure. Considérez chaque chapitre, chaque scène comme un domino : ils doivent tous être à leur place, s’enchaîner à la perfection et au bon rythme. Vous connaissez déjà le cheminement entre l’alpha et l’oméga de votre roman : à vous d’inventer de nouvelles étapes intermédiaires ou de supprimer celles qui ne servent à rien. Maintenant que vous connaissez l’issue de chaque événement, vous pouvez éviter les cheveux sur la soupe : par exemple, si une crise doit éclater (une dispute, une révolution, une guerre), semez des signes avant-coureurs. Oubliez les fioritures et les digressions qui font du remplissage : tous les détails doivent être au service de l’histoire et de l’histoire seulement.

Bref, posez-vous ces questions rituelles : est-ce que tous mes passages font avancer significativement l’intrigue ? est-ce qu’ils me permettent de traiter tel thème, de préparer tel événement, de révéler telle facette de personnage ? est-ce qu’il fait franchir une étape (réelle, symbolique ou les deux à la fois) à mon héros/héroïne/antihéros/antihéroïne ?

Retravailler son style : le mieux peut être l’ennemi du bien

Plus nous écrivons, plus nous prenons de la bouteille, plus notre vocabulaire s’enrichit. La grande tentation, quand on réécrit une histoire, c’est d’en retoucher chaque phrase pour qu’elle soit plus jolie, plus poétique, plus recherchée, plus adjectivée. On en profite pour étoffer toutes les descriptions : ainsi, tel lieu ou tel personnage qu’on présentait en quelques lignes prendra bientôt la place de plusieurs pages !

La question que vous devez avoir à l’esprit est : à quel lectorat est-ce que je destine mon roman ? Vous ne devrez pas du tout travailler votre style de la même façon selon que vous vous adressez à des petits enfants ou à de jeunes adultes, à des adolescents ou à des adolescentes, au grand public ou aux jurés du prix Goncourt. Si vous vous destinez à des lecteurs qui seront rebutés par une avalanche de mots compliqués ou de tournures abstruses, réécrivez en allant dans le sens de la fluidité et de la simplification. Vous pouvez avoir une forte puissance évocatrice avec des termes très simples, une vraie étoffe littéraire en tapant dans un registre familier.

Les mots aussi, finalement, c’est comme les dominos : chacun doit avoir sa place et son utilité, chacun doit bien s’emboîter entre celui qui précède et celui qui suit.

Un background qui porte votre signature

Ce que j’appelle « background », c’est ce qui sert de cadre spatiotemporel à votre intrigue et à vos personnages. Quand on est sur la lancée de l’écriture, on n’a pas toujours la patience d’imaginer des décors ou des situations qui sortent du déjà-lu. Les personnages font toujours les mêmes choses, vont toujours aux mêmes endroits. Il y a d’ailleurs des stéréotypes dans tous les genres littéraires : l’auberge crasseuse de l’Heroic Fantasy, le luxueux manoir du vampire, les rues embrumées du polar, le vaisseau ovoïde de la Science fiction ou le Londres victorien du steampunk. Que celui qui n’a pas cédé à la tentation du prêt-à-écrire jette la première pierre !

La réécriture, c’est le moment où vous pouvez faire marcher les muscles de votre imagination à plein régime. Pourquoi vos personnages devraient-ils forcément être assis au calme quand ils échangent des confidences ? Ils pourraient tout aussi bien faire du patin à roulettes dans un immeuble abandonné ou marcher à l’envers sur un trottoir volant. Pourquoi un enterrement devrait-il se dérouler sous la pluie ? Pourquoi le grand duel final devrait-il se jouer sur les toits ? Pourquoi les trolls ne posséderaient-ils pas une bibliothèque universitaire ? Vous seriez étonné de l’effet produit rien qu’en renouvelant votre décor !

Et voilà, j’en ai fini avec ma Plume et Astuce. Vous faites partie des Réécriveurs Anonymes ? Hadana a ouvert un topic spécialement pour vous sur le forum : si vous voulez partager votre expérience, n’hésitez pas à sortir de l’ombre. On ne vous jugera pas, nous sommes presque tous passés par là !

Cristal

mardi 15 janvier 2013

Plumes et Astuces


— Et si on parlait « dialogues » ? proposa Cristal.


On peut considérer qu’il existe quatre grands axes de narration en écriture : les actions, les descriptions, les introspections et nos vieux amis les dialogues ! Quand je dis « vieux », c’est à bon escient puisqu’en littérature, le dialogue nous vient de la philosophie antique : Platon et Socrate en ont fait un genre à part entière à travers la maïeutique (l’art de faire accoucher les esprits). Influencé par le théâtre, puis le cinéma et la télévision, le dialogue littéraire a beaucoup évolué depuis. Sa vocation ne se cantonne plus aujourd’hui à un discours argumentatif, elle s’est élargie à la communication dans son expression la plus globale et la plus réaliste.

— Puis-je écrire un roman sans dialogues ? demanda l’auteur.

La réponse est oui. Il existe de très bons romans où les dialogues sont peu présents, voire carrément absents. En fait, les dialogues ne sont pertinents que s’il y a des échanges et des interactions entre plusieurs personnages. Si votre narrateur est isolé, physiquement ou mentalement, le discours indirect peut suffire à résumer le peu d’échanges qu’il a avec les autres protagonistes. Exemple : « Ils m’ont dit qu’ils m’aimaient, qu’ils s’inquiétaient pour mon avenir, qu’ils ne voulaient pas que je fasse des bêtises, bref, le baratin habituel. »

Cette manière de procéder implique une contrepartie : votre écriture devra être très immersive. Il vous faudra renforcer l’introspection, plonger votre lecteur dans la tête du narrateur, le faire baigner en permanence dans ses pensées, ses émotions, ses perceptions. Sans cela, vous risquez d’obtenir un récit déshumanisé.

— Qui parle ? demanda le lecteur.

Si nous sommes tous fans de J. K. Rowling, je crois que nous avons également été nombreux à être traumatisés par ses « dit Harry », « dit Ron », « dit Hermione » à chaque réplique de dialogue. Je connais plus d’une plume qui font tout leur possible pour éviter ces incises répétitives (pour info, une incise est la petite phrase qui indique qui parle dans un dialogue). Le dialogue idéal serait celui où le lecteur n’a pas besoin des incises pour identifier le locuteur. C’est possible dans les dialogues à deux voix et quand chaque personnage à une façon bien caractéristique de parler : tics de langage, argot, pédantisme, etc.

Si vous n’entrez pas dans ce cas de figure, si une confusion est possible, alors je vous recommande de toujours préciser qui est le locuteur. Il est d’ailleurs de mon avis de le désigner par son nom plutôt que par son apparence ou sa fonction sous prétexte de ne pas vouloir vous répéter. Donc si votre locuteur a un nom, préférez-le aux « déclara le grand rouquin », « ironisa le professeur de mathématiques » ou « prétexta la belle jeune fille aux cheveux blonds ».

— Comment choisir mes verbes d’incise ? demanda l’auteur.

Les verbes d’incise ne permettent pas seulement d’identifier le locuteur, ils permettent aussi de savoir sur quel ton il s’exprime. Votre lecteur n’entend pas vos personnages, c’est donc le sens même des phrases qui peut être sujet à interprétation selon, par exemple, qu’il s’agisse d’une interrogation (« — Et tu as compris ça tout seul ! s’étonna-t-il ») ou d’un sarcasme (« — Et tu as compris ça tout seul ! ironisa-t-il »). Plus qu’une intonation, vos verbes d’incise transmettent une émotion : colère, tristesse, joie, peur, etc.

Attention toutefois de ne pas tomber dans l’excès inverse ! Il existe un nombre considérable de nuances et à trop vouloir finasser, vous risquez d’alourdir la lecture des dialogues. « — Je suis scandalisée par ton attitude ! s’offusqua-t-elle. — Oh, ça va, marmonna-t-il, tu n’es pas une sainte non plus. — Comment oses-tu ? larmoya-t-elle. — J’ose parce que tu m’énerves, grimaça-t-il. Tu t’offenses d’un rien. — Ce n’est pas vrai ! se formalisa-t-elle. etc. » Il est d’ailleurs facile de tomber dans l’écueil du pléonasme. Quand on écrit « — Tu m’as déçu, déplora-t-elle. » ou « — Je suis stupéfaite ! s’étonna-t-elle », c’est redondant.

Je terminerai ce chapitre par les verbes qu’on met en incise alors qu’ils n’y ont pas leur place. De façon générale, les verbes d’action ne sont pas destinés à la communication : « sourit-elle », « montra-t-il », « hocha-t-elle » et compagnie, au placard !

— Je survole ces dialogues, car ils m’ennuient, avoua le lecteur. Est-ce grave ?

Un dialogue doit toujours, toujours avoir une raison d’être. Quand on débute en écriture, on bascule facilement dans le bavardage stérile : les personnages qui partent dans des délires, qui tournent en rond, qui se chamaillent pour des broutilles, qui se focalisent sur des détails sans importance. À moins d’avoir la plume de Sej (notre grenouille excelle dans les dialogues absurdes à effet comique), vous risquez de lasser votre lecteur au lieu de le faire rire.

Veillez donc à ce que votre dialogue fasse toujours avancer le récit : répondre à des questions, résoudre un problème par le raisonnement, exprimer des émotions, détendre l’atmosphère ou au contraire la charger de menace, etc. Si vos personnages n’ont pas avancé d’un pouce après un échange verbal, c’est que votre dialogue est inutile.

Vos dialogues n’accrochent pas le lecteur alors qu’ils remplissent bien cette condition ? Eh bien oui, ça arrive ! Parfois, l’auteur est tellement focalisé sur l’information que doit apporter un dialogue qu’il oublie de l’adapter aux personnages. Il en résulte un échange monocorde et encyclopédique où la personnalité des locuteurs est brusquement effacée. Même quand ils contribuent à faire avancer l’intrigue, vos personnages ne cessent jamais d’être eux-mêmes. Respectez le registre de langage et de vocabulaire qui caractérise chacun d’entre eux : familier, soutenu, imagé, amoureux, etc.

Enfin, il est important de briser la monotonie du dialogue en l'entrecoupant de petites scènes de description ou d'action qui permettent au lecteur de rester incarné au milieu de vos personnages, de visualiser leurs petits gestes, leurs mouvements dans le décor, leurs changements d'expression !

—  J’en ai fini avec mes dialogues, conclut Cristal. Si vous avez des questions, des témoignages, des protestations, je les recevrai avec plaisir !


Cristal

lundi 2 juillet 2012

Plumes et Astuces

L’enfant, l’adolescent et l’adulte qui sont en vous



Ou comment puiser dans l’ensemble de notre vécu tout le matériau de l’écriture. Je m’interroge souvent sur la façon d’être « complète », d’offrir une histoire au contenu-miroir, une réflexion qui renvoie le lecteur à ce qu’il y a de plus essentiel en lui, d’entrer en résonnance avec à la fois le corps, le cœur et la tête. J’ai alors pensé à trois étapes symboliques de la vie : l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte.

Les sensations pures de l’enfance

Je ne sais pas pour vous mais moi, quand j’étais gosse, je ne me projetais ni dans le passé, ni dans l’avenir. Je vivais intensément le moment présent. Pas de timing, pas de projets, non, juste le soleil sur la peau, l’odeur du sable, le goût du Nutella, l’excitation du jeu.

Je pense que retrouver cet état d’âme, ne serait-ce que de façon éphémère, est important. Une acuité des sens où le mental n’a pas son mot à dire. Une strate de l’existence où tout prend un relief nouveau, chaque son, chaque couleur, chaque parfum. Ce peut être chez soi, dans le confort de la maison, tout en savourant un air de musique. Ce peut être au cours d’une promenade dans la nature. Ce peut être aussi, soyons fous, en faisant de l’exercice : respirer, bouger, suer, vivre à fond dans son corps. Ça peut se produire à n’importe quel moment agréable, festif, convivial, lumineux. Ne pas se soucier de la montre, juste vivre l’instant présent en portant un regard attentif, intense sur tout ce qui nous entoure.

En se rendant réceptif à ce monde de sensations pures, un auteur peut donner à ses histoires une atmosphère plus étoffée, plus juste, plus tactile, plus colorée. Il donnera du corps au récit.

Ce serait aussi une façon de "capturer" ces petites étincelles du présent, se les réapproprier, les figer dans l’écriture. Alors, oui, certes, je sais bien comment le processus fonctionne. Sur le coup, on aura beau essayer de trouver le ton juste, de se rapprocher de cet état de « grâce », de traduire en mots ces petits fragments d’éternité, on ne ressentira qu’une grande frustration : on aura l’impression d’avoir pâli la réalité, de l’avoir amoindrie, mutilée, appauvrie.

Mais plus tard, lorsque vous vous serez suffisamment détaché du texte pour l’oublier un peu, lorsque vous le relirez avec un regard neuf, alors seulement, ça vous claquera au visage. Vous verrez au-delà des mots, au-delà de la page en noir et blanc, au-delà de cet espace en deux dimensions, tout ce que le texte évoquait réellement pour vous au moment où vous l’écriviez. Chaque verbe, chaque adjectif agira comme un support à votre imagination, comme des stimuli qui vous feront revivre toutes les sensations cachées derrière le texte.

L’éveil sentimental de l’adolescence

Les émotions fortes de l’enfance, la joie, la tristesse, la peur, font place au royaume des sentiments avec l’adolescence. Tout devient plus compliqué, plus douloureux. Les premiers émois de l’amour, la quête absolue de l’amitié, la mélancolie et le mal-être. Le frottement avec le monde nous met à fleur de peau, les livres nous bouleversent, le regard des autres nous obsède.

Cette extrême sensibilité, si elle possède un double-tranchant, gagne à être préservée, entretenue, ravivée à travers l’acte d’écriture. Une histoire dépourvue de sentiments serait tellement glacée ! Ce qui fait qu’on s’attache tellement aux personnages, qu’on s’identifie à eux, qu’on les aime ou qu’on les déteste, c’est à travers cette charge d’émotions que ça se joue. Les sentiments qu’ils éprouvent et qu’ils nous inspirent, les relations qui se tissent entre eux.

Le ressenti des personnages, et tout particulièrement du narrateur, doit faire l’objet d’une attention particulière.

Pour cela, chers auteurs, il faut tremper sa chemise. Nous devons faire remonter à la surface nos sentiments à nous, car on ne parle bien que de ce qu’on connaît. Si votre personnage aime, vous devez aimer avec lui. S’il souffre, vous devez souffrir avec lui. Il ne faut pas avoir peur non plus de donner un coup de tisonnier dans les cendres et de réveiller en soi les sentiments les moins nobles, les moins avouables : la jalousie, la rancœur, l’orgueil, les lâchetés…

Encore une fois, écrire implique d’être plus observateur, plus attentif, plus honnête que jamais. Ici, il ne s’agit pas de tendre à fusionner avec le « dehors », à s’effacer et à se taire pour écouter le monde, mais au contraire à regarder en face notre réalité intérieure, le tissu de notre subjectivité, notre ressenti personnel. Car à travers le langage de l’écriture, on peut dresser des passerelles entre notre subjectivité et celle de nos lecteurs : partager ce que nous avons de plus intime, se mettre à nu, être d’une sincérité absolue pour les toucher, les émouvoir, leur parler de cœur à cœur.

Les réflexions philosophiques de l’âge adulte

Ce que j’entends par là, c’est la « teneur intellectuelle » d’une histoire, le travail de réflexion vers lequel elle mène à travers les ressorts de l’intrigue et les personnages. Que votre roman soit fantastique ou non n’est pas tellement important : les genres de l’imaginaire peuvent aussi, via les symboles, conduire à réfléchir sur soi, sur les autres et sur le monde.

L’aventure pour l’aventure, le sentimentalisme pour le sentimentalisme, c’est se priver d’une dimension importante. Je pense que nous avons tous un message à transmettre. Je ne parle pas de faire de vos histoires des fables à morale, hein, mais de les articuler autour de thèmes fondateurs.

Quelques exemples ? La quête de Soi. Chaque personnage a une quête intérieure, incarne une certaine conception de la vie, tend vers un idéal ou un désir (qui peut être inconscient ou destructeur). Cela demande d’effectuer un portrait psychologique poussé de vos personnages, d’être capable de vous fondre dans la peau de chacun et de cerner leurs motivations profondes. Cela vous amènera à vous interroger sur vos propres valeurs, mais aussi à vous mettre à la place des autres : les écouter, chercher à les comprendre, essayer d’appréhender leur monde intérieur.

Il y a aussi, comme thèmes possibles, l’amour et la haine, l’amitié et la jalousie, la famille et la société, bref, tout ce qui compose notre rapport aux autres. Et là encore, il s’agit de le faire le plus authentiquement possible, en évitant de verser dans les relations idéalisées. Vos personnages peuvent se frictionner entre eux, se blesser, se réconcilier, se méprendre, s’expliquer, se passer à côté, se retrouver, exactement comme dans la vie.

Notre écriture doit interpeler, faire écho chez le lecteur, lui offrir une matière réfléchissante pour qu’il porte un regard nouveau sur lui, sur sa réalité. Vous avez le pouvoir, vous, auteurs, d’attiser en lui ce qu’il porte de meilleur, lui inspirer l’envie d’aimer sa réalité, quelle qu’elle soit, et de prendre la vie à bras le corps. Vous pouvez le pousser à prendre du recul sur son train-train quotidien et s’interroger sur ce qui est réellement important.

C’est valable pour vous aussi, chers auteurs. Écrire peut vous donner envie de vivre et vivre peut vous donner envie d’écrire, comme un sablier sans cesse retourné !


Cristal

jeudi 1 mars 2012

Plumes et astuces

Comment stimuler sa créativité


Manque de temps, manque de tonus, manque d’inspiration : qui ne connaît pas cela ? Je me suis aperçue que nous étions nombreuses, nous les plumes, à être régulièrement confrontées à des blocages. Ce qui est rageant, c’est quand on arrive à se dégager du temps pour écrire, qu’on a bien son histoire en tête, que nos personnages nous manquent, qu’on sait ce qu’on doit taper sur le clavier et que… rien ne sort.

À quoi est-ce dû ? Comment surmonter la page blanche ? Ce sera le sujet de cet article. Pour l’occasion, j’ai eu un entretien éclairant avec Carmae, notre spécialiste en kinésiologie et artiste polyvalent.

Allô, allô, hémisphère droit ?

Commençons par une petite leçon de sciences. Notre cerveau est composé d’un hémisphère droit et d’un hémisphère gauche, vous ne l’ignorez pas. Mais saviez-vous qu’ils jouent chacun un rôle différent ? L’hémisphère gauche est le siège privilégié de la logique, de la rationalité, de l’analyse, de la rigueur. L’hémisphère droit est le centre de l’intuition, de l’imagination et de la créativité. Chacun contrôle le côté opposé du corps. « Hémisphère logique dominant : on fait les choses de façon séquentielle, avec un ordre établi, explique Carmae. Hémisphère intuitif dominant : on peut faire plusieurs choses en même, on fait comme ça vient. »

Pour écrire, un auteur a besoin d’un bon équilibre entre rigueur et imagination. Or, nous sommes nombreux à pratiquer un métier ou à suivre des études qui nous poussent à développer les capacités de notre hémisphère gauche, au détriment du droit. Ce mélange de logique jusqu’au-boutiste et de stress permanent étouffent notre créativité. Difficile alors de trouver le bon état d’esprit pour écrire !

Des mouvements pour se recentrer

Parce que nous sommes d’abord un corps, c’est à ce niveau-là qu’il faut commencer. Carmae nous recommande des petits exercices faciles à réaliser.

Le matin, au réveil, mettez votre corps en mouvement avec un peu de « crosscrawl » : c’est une marche sur place, en plus accentuée, où on va chercher à toucher son genou avec le coude opposé, alternativement, en impliquant le bassin, les épaules, etc. Au bout d’une trentaine de secondes, passez à « l’homocraw » : c’est la même chose, mais coude et genou du même côté. Ne vous interrompez pas en passant de l’un à l’autre, le but est de coordonner vos mouvements. Après trente secondes, revenez au crosscrawl. Respirez bien pendant l’exercice.

« Ça ne garantit pas de devenir best seller, plaisante Carmae. Mais en croisant la ligne médiane du corps, on facilite la communication entre les hémisphères du cerveau. L’effet est neurologique, pas magique. »

Vous pouvez enchaîner ensuite par trois massages. Debout, les pieds bien ancrés, dans une position confortable, posez votre main en cloche autour du nombril (comme si vous aviez cinq prises et que vous branchiez les doigts). De l’autre main, peu importe laquelle fait quoi, massez d’abord les creux sous les deux clavicules, en respirant profondément et en vous détendant. Puis, avec le pouce et l’index, massez les gencives du dessus et du dessous (sur la peau, ne mettez pas vos doigts dans la bouche). Enfin, massez toute la zone autour du coccyx.

Ces trois stimulations aident le cerveau à se remettre en ordre, car les zones correspondent à des trajets de méridiens : les clavicules agissent au niveau du néocortex (la partie du cerveau où naissent les idées, la réflexion et la créativité), la bouche au niveau du limbique (le centre des émotions) et le coccyx au niveau du cerveau reptilien (instinct de survie, réflexes, sexualité, capacité de concentration et de compréhension).

Lâchez prise !

Toute la semaine nous sommes soumis à une tension mentale. On apprend, on révise, on analyse, on déduit, on calcule, on évalue, etc. Et quand arrive le soir ou le week-end, alors qu’on a un peu de temps à soi, alors qu’on a décidé d’écrire, la page reste blanche. Pourquoi ? On a le temps, on a les idées, qu’est-ce qui coince ?

« Dans ces situations, on cherche avec notre mental, avec notre tête, et pas avec notre cœur, nous explique encore Carmae. Or, tout le jeu de l’écriture est de mettre la tête au service du cœur : l’énergie créatrice monte de là, et est formalisée en mots par le mental. Plus on réfléchit, pire c’est. »

Dans ces cas-là, s’obstiner ne sert à rien. Il faut accepter cet état de fait et passer à autre chose, essayer de trouver à quoi l’énergie du moment est la plus propice, ce qu’on a réellement envie de faire, ici et maintenant. Ne vous enferrez pas dans la frustration, lâchez prise ! Il s’agit de suivre le courant de votre énergie intérieure.

Et tandis que vous passez à autre chose – ménage, promenade, tricot, jardinage – laissez vagabonder vos pensées, rêvassez, plongez-vous en douceur dans une ambiance, mettez vos personnages en scène sans vous forcer. Si vous avez une idée, même un détail insignifiant, vous la notez et vous laissez reposer.

Carmae m’a dit quelque chose que je trouve très vrai : « Le processus d’écriture est vaste et ne se limite pas à écrire. Penser à ses personnages, c’est écrire. Se relire, c’est écrire. Se corriger, c’est écrire. » Alors ne culpabilisez pas si vous n’êtes pas devant le clavier !

Nourrissez votre créativité

Créer une histoire n’est pas le plus difficile : une fois lancé, il faut continuellement se renouveler pour stimuler le lecteur (et l’auteur !), page après page, chapitre après chapitre.

Or, les bonnes idées – celles qui vous remplissent d’excitation, celles qui vous donnent une envie impérieuse d’écrire – ne vous tombent pas direct dans la poche. Elles sont là, qui papillonnent en nous et tout autour de nous, mais il faut savoir les capter.

Comment ? Cultivez votre curiosité. Observez bien tout ce qui vous entoure : les voyageurs du bus, votre reflet dans la petite cuillère du matin, les couleurs changeantes du ciel. Ne restez pas à la surface des choses, soyez attentifs, émerveillez-vous comme au temps de votre enfance et laissez-vous surprendre. Ne vous enfermez pas toujours dans les mêmes rituels. La routine a du bon, car elle empêche l’énergie de se disperser, mais il faut savoir la briser et vivre des moments d’intensité. Chaque semaine, prenez une heure pour faire quelque chose d’inhabituel : aller à une expo, reprendre contact avec une vieille connaissance, visiter des recoins de votre région que vous ne connaissez pas, parcourir un livre que vous n’auriez jamais eu l’idée d’ouvrir. Voilà l’inspiration au sens propre : se remplir d’un air nouveau.

Encore merci à Carmae pour sa collaboration !

Cristal

jeudi 1 décembre 2011

Plumes et astuces

Un imaginaire réaliste ?


Voici plusieurs numéros que je vous prodigue quelques conseils d’écriture sur la base de mon expérience personnelle. Vous conviendrez avec moi que je ne suis pas parole d’évangile. Pour élargir mon champ de vision, j’ai décidé de faire appel au savoir-faire d’autres plumes. Joignez-vous à moi pour remercier Shaoran qui a apporté sa généreuse contribution à cet article !

Nous sommes nombreux sur Plume d’Argent à écrire de la SFFF*. Shaoran et moi nous sommes retrouvées autour d’une tasse de Nesquik bien chaude, nous nous sommes enroulées dans nos écharpes et nous nous sommes interrogées - tout en claquant des dents - sur la façon de rendre un univers « vrai ». Ce n’est pas parce qu’il est fictif qu’il ne répond pas à des lois et à des principes. Je l’ai déjà évoqué dans le dernier numéro : le contexte social, politique, géographique, historique, économique, culturel a son importance. Vous êtes le créateur d’un nouveau monde, ne vous contentez pas d’un décor en carton pâte.

Une affaire de dosage

La mise sur pied de votre background dépend déjà de la longueur de votre projet d’écriture. Selon qu’il s’agit d’une nouvelle, d’un petit roman ou d’une saga en plusieurs tomes, vous n’aurez pas à vous investir de la même façon. Plus vous visez le long terme, plus vous aurez à vous soucier des multiples petits rouages qui maintiennent la mécanique de votre monde en place.

Doser les détails, c’est aussi les placer au bon moment et au bon endroit. Vous n’êtes pas impérativement tenus d’introduire votre monde avant d’introduire vos personnages : évitez les amorces historiques ou les descriptifs géographiques à rallonge. Une histoire commence dès la première ligne. Le background doit se dessiner au fur et à mesure que l’intrigue se déroule, par petites touches, pour éviter de perdre votre lecteur en route.

Faune et flore : soyez inventifs

Dans les récits de SFFF, chaque planète possède ses spécificités. Le monde cubique de la Septième Face de Sej en est un excellent exemple !

Prenez le temps de vous poser certaines questions. Les lois physiques de votre monde seront-elles forcément les mêmes que celles du nôtre ? Les océans et les forêts y occupent-ils la même place ? Les animaux y ont-ils subi la même évolution ? Le Père Noël y existe-t-il ?

Si vous êtes du genre créatif, c’est le moment ou jamais, tant que vous restez cohérents. Votre monde pourrait avoir pour paysages une nuit rouge sang, des déserts de diamants ou une mer-brouillard…

En matière de bestiaire, faites-vous plaisir, mais adaptez-le à l’environnement. Après, si vos dragons crachent de l’eau moussante ou si vos vermisseaux font de la philosophique, pourquoi pas ? Quel que soit votre choix, créez vos propres créatures plutôt que de faire de la récupération : laissez ses castors parlants à Narnia et ses oliphants à Tolkien.

Il était une fois l’Homme

Une planète est née, reste à la peupler. Quels seront vos autochtones ? Les feriez-vous à votre image ou verriez-vous d’autres espèces pensantes ? Quel serait leur mode de vie ?

Aucune de ces questions n’est anodine. Si vos « hommes » ont certaines caractéristiques, c’est souvent lié à un environnement donné. S’ils habitent sous terre, ils seront peut-être myopes comme des taupes. S’ils vivent dans les arbres, ils auront des queues pour conserver leur équilibre. S’ils sont amphibiens, leur langage sera différent du nôtre (puisque nos modulons des sons par la vibration de l’air).

Là encore, ne vous limitez pas aux archétypes existants. Il n’y a pas que des méchants Orques, des Nains rouspéteurs et de beaux Elfes éthérés en Fantasy. Par contre, n’oubliez pas papa Noël et monsieur Grinch : un monde ne peut décemment pas être crédible sans eux.

Le système social est également un axe de réflexion essentiel. Vos personnages ne vont pas se comporter comme vous et moi si vous adoptez une vision féodale ou post-apocalyptique. Ce que vous jugeriez injuste maintenant et aujourd’hui ne le sera pas forcément pour eux. Ils auront leurs propres préjugés, leurs propres croyances, leurs propres intérêts, leurs propres valeurs, leur propre sensibilité.

Vous écrivez sur un « ailleurs », vous devez donc penser « autrement ».

Science et Culture

Plus vous peaufinerez le fonctionnement de votre société, plus vous aurez la maîtrise de votre background.

Nouveau monde, nouvelle science. Il n’y aura pas forcément de Galilée, de Vinci et d’Einstein pour apporter leur pierre à votre édifice technologique. Quelles sont les connaissances et les ignorances de vos autochtones ? Réfléchissez à vos sources d’énergie selon le degré d’avancement de votre industrie : bois, charbon, vapeur, électricité… Plus vous vous dirigez vers un univers futuriste, plus il sera profitable de vous pencher sur la question. Vous pouvez également inventer vos propres ressources : Pullman, l’auteur de la Croisée des mondes, a bien imaginé l’énergie ambarique !

En Fantasy, la magie joue souvent un rôle central. Pour qu’elle ne devienne pas un claquement de doigts facile à la façon de Joséphine, ange gardien, rendez-la crédible : donnez-lui des lois, des principes, des théorèmes, des limites. Un exemple ? « Tout corps soumis à l’emprise magique d’un fluctus aérianus sera dégagé de sa contrainte gravitationnelle pendant un temps inversement proportionnel à sa durée d’exposition » (principe de la lévitation universelle énoncé par… Shaoran).

Enfin, un monde imaginaire possède sa propre culture, sa propre religion, ses propres références, (ses propres cadeaux de Noël). Réfléchissez un instant sur le rapport qu’ont vos personnages avec la mort et les questions existentielles. Imaginez leurs légendes, leurs contes, leur mythologie, ce en quoi ils croient et ce en quoi ils ne croient pas.

Sans aller à jusqu’à inventer une langue de A à Z (tout le monde n’a pas les connaissances philologiques de Tolkien), vous pouvez créer un champ lexical propre à telle ou telle civilisation. Dans l’univers de Bohème, de Mathieu Gaborit, les habitants vénèrent l’électricité : il en découle tout un lexique de mots relatifs à cette énergie et couplés à la religion. Immersion garantie !

Notre bonne vieille réalité

Pour conclure, Shaoran et moi ne saurions que trop vous conseiller de vous inspirer de notre monde pour rendre le vôtre crédible. Préhistoire, Antiquité, Moyen-âge, Révolution industrielle, Modernité, documentez-vous selon l’époque dont vous aimeriez vous inspirer. Ne vous cantonnez pas à une approche strictement occidentale : le folklore des autres continents est une source d’inspiration fabuleuse, un réservoir à idées inépuisable.

Enfin, ne vous réfugiez pas dans le vu et le revu. Cassez les codes, osez votre recette de monde et petit papa Noël n’oubliera pas votre petit soulier.


Cristal

* Science Fiction/Fantasy/Fantastique

jeudi 1 septembre 2011

Plumes et Astuces

Improvisation VS organisation

Se lancer dans la rédaction d’une histoire, ce n’est pas sorcier. On a une chouette idée en tête, on tapote fébrilement son clavier, les personnages s’animent déjà sous nos yeux émerveillés, tout paraît couler de source. Passées les premières pages, c’est généralement là que les choses se corsent. Quelle direction la narration va-t-elle prendre ? Quelle évolution les personnages vont-ils suivre ? Comment retenir l’intérêt du lecteur tout au long du roman ? Deux choix s’offrent alors à l’auteur : il improvise à mesure que l’inspiration vient au risque d’accumuler les incohérences ou il s’enferme dans le canevas d’un plan détaillé au risque d’y perdre tout plaisir.

Certains ne surmontent pas ce dilemme. Ils accumulent des débuts d’histoire et franchi un certain cap, ça bloque. Il n’existe pas de recette miracle, mais comprendre les rouages de l’improvisation et de l’organisation peut aider à découvrir sa façon à soi de fonctionner.

L’ivresse de l’improvisation

Improviser, c’est ne se donner aucune contrainte, lâcher la bride de son imagination, aligner les mots sans anticiper la suite. Qui n’a pas déjà ressenti cet état de transe au moins une fois en écriture ? On est totalement emporté par le récit, les personnages prennent leur autonomie, on est le spectateur ébloui d’une histoire qui s’écrit d’elle-même. L’auteur devient son propre lecteur, il assiste au récit en vrai spectateur, ses doigts bougent tout seuls tandis que ses yeux s’écarquillent de surprise et d’émerveillement.

Cette expérience indicible et bouleversante, c’est elle qui provoque l’étincelle, le déclic, la passion de l’écriture. Celui qui l’a vécue cherchera alors à la revivre à nouveau, encore et encore. L’improvisation joue donc un rôle primordial dans l’acte d’écriture : elle désinhibe, donne de l’élan et entretient le feu sacré. Un auteur peut avoir besoin de ça pour garder goût à la plume.

Mais attention, ce plaisir-là suffit-il à écrire un bon roman ?

Cheveux sur la soupe et lieux communs

Si l’improvisation se prête plutôt bien à certains genres – le journal intime, l’envolée philosophique, la poésie – elle est piégeuse avec le roman. À moins que vous ne soyez capable, tel le chaton-garou, de retomber habilement sur vos pattes, improviser à tout va peut finir par vous jouer des tours.

Quand on improvise, on ne prévoit rien à l’avance (ou si peu) et ça peut donner lieu à des dérives. Les rencontres les plus improbables sont presque toujours le fruit du hasard. Le rythme de la narration est trop poussif ou trop hâtif. Les personnages se répètent ou se contredisent. Les énigmes sont résolues par un concours de circonstances parfaitement invraisemblable. Beaucoup de petits détails, que vous aviez mis là parce que ça faisait bien, ne seront finalement jamais exploités.

À force de tirer votre narration par les cheveux, vous allez soit vous décourager, soit décourager le lecteur.

Un autre piège qui vous pend au nez, c’est de plonger tête baissée dans les clichés. Votre récit fantastique aura son lot de prophéties faciles, d’élus tombés du ciel et d’aides providentielles. Votre romance traversera tous les passages obligés du genre – coup de foudre, quiproquos, jalousie, trahison, réconciliation, malentendus – de façon complètement convenue. Votre polar… non, un bon conseil, évitez vraiment d’improviser avec les polars.

Alors, un plan ?

Certains auteurs de Plume d’Argent ont un avis suffisamment tranché sur la question pour avoir fondé la ligue « anti-plan ». C’est une position qui peut se comprendre. Si l’on sait déjà ce qui va se produire, si les personnages ne sont plus capables de nous surprendre, si tout est joué d’avance, alors où est la magie de l’écriture ?

Mais avant toute chose, qu’est-ce qu’on entend par « plan » ? C’est un travail préalable à l’écriture où on construit l’ossature de l’histoire : la scène d’ouverture, la mise en place des éléments, les grandes étapes du récit, le dénouement.

Formulé ainsi, ça a l’air simple, mais il faut garder à l’esprit qu’une histoire, c’est un véritable microcosme. Que l’intrigue se déroule dans notre réalité ou non, il faut veiller à avoir une bonne maîtrise de son monde, même si ça ne se remarque pas à la lecture. Le contexte social, familial, politique, géographique, économique, culturel, religieux a son importance : ça implique de faire des recherches, de se documenter, de cogiter.

De plus, comme vos personnages ne sont pas des monolithes, ils vont évoluer au fil des événements. Vous avez autant de fils narratifs possibles que vous avez de personnages ! Ces fils interfèrent les uns avec les autres, créent des nœuds, se défont, se retrouvent, se cassent. Chaque protagoniste répond à une logique qui lui est propre et ses actions auront toujours des conséquences sur lui et sur les autres, fussent-elles minimes. Là, des fiches pourront être très précieuses pour développer votre galerie de personnages : leurs caractéristiques, leur passé, leur philosophie de la vie, mais aussi leurs petites manies et leurs hobbies.

Organisation : à chacun sa méthode

Faire un plan et s’y tenir, ça exige des efforts, de la discipline et de la persévérance. Ne dit-on pas d’ailleurs qu’écrire, c’est 10% d’inspiration pour 90% de transpiration ?

Ceci dit, pourquoi ne pourrait-on pas briser l’image rébarbative du plan ? Si vous êtes un peu geek, essayez les logiciels organisateurs (KeyNote et yWriter sont gratuits) : vous pouvez copier-coller facilement, intégrer des images, des photos, des liens internet… Si l’informatique vous inhibe, au contraire, un tiroir et du bon vieux papier feront aussi bien l’affaire. Notez vos idées, faites des pâtés dans la chronologie de votre trame, collez des post-it partout et concoctez un album photo des personnages. On peut s’organiser tout en restant un minimum désordonné… en vérité, que serait un artiste sans son chaos ?

Enfin, quoi qu’il arrive, n’oubliez pas de vous aménager une marge de liberté. Ne vous enfermez pas dans un canevas trop précis, faites de la place aux autres possibles. Votre héros doit aller d’un point A à un point B du récit, rencontrer tel personnage ? Il peut le faire de cent façons différentes ! N’y pensez pas trop à l’avance et le moment venu… improvisez. Et si vos personnages désobéissent et ne font pas ce qui était prévu dans le script, réadaptez le plan en conséquence.

Vous verrez alors votre travail récompensé par de purs instants de grâce.


Cristal

vendredi 1 avril 2011

Plumes et Astuces

Je suis maladroit mais je me soigne

« Tes tournures sont bizarres », « je n’ai pas tout compris », « j’ai dû te relire deux fois » : quel auteur n’a pas reçu ce genre de réflexions un jour ? Qu’on soit plume débutante ou plume confirmée, avoir une écriture claire et fluide n’est pas aussi facile qu’il y paraît. C’est un travail de chaque instant, où il faut continuellement lâcher sa posture d’auteur pour se mettre dans la peau du lecteur. La forme doit parfaitement se fondre dans le fond… de même que la caméra d’un réalisateur doit être invisible aux yeux du spectateur !

Le plus difficile, c’est d’être conscient de ses maladresses et de savoir les repérer au moment d’écrire. Je vais aborder ici celles qu’on retrouve le plus souvent.

Un style trop pauvre

Cette lacune est plutôt propre aux grands débutants, ceux qui tournent autour des mêmes mots sans s’en rendre compte. Les termes choisis sont peu évocateurs : « il prend un objet », « elle parle à quelqu’un ». Les phrases sont émaillées de verbes pauvres : être, avoir, aller, mettre, faire. Il y a peu d’adjectifs et ceux-ci sont tellement passe-partout qu’ils veulent à la fois tout dire et rien dire : « c’était un bel endroit », « le pays est grand ».

Avec un style trop imprécis, l’imagination du lecteur n’a pas assez de matière pour se représenter les scènes du récit et pour saisir les nuances de la narration. Il est important de diversifier son vocabulaire afin d’être capable d’utiliser le bon mot au bon endroit. Pour cela, je vous conseille de beaucoup lire, d’être curieux de tout et d’avoir toujours un dictionnaire des synonymes à portée de main.

Un style trop fourni

C’est le travers inverse. Quand un auteur a développé une large palette de mots, la tentation est forte de tous les ressortir. Un nom n’est jamais assez précis à ses yeux, il y accole systématiquement des adjectifs et des adverbes. Les termes seront savants de préférence : par exemple, il ne dira jamais « bleu », mais « céruléen », « azuré » ou « turquin ». Enfin, cet auteur-là a développé une telle capacité lexicale qu’il lui sera intolérable de répéter deux fois le même mot dans le même chapitre…

Si vous vous reconnaissez dans ce portrait, gare à l’indigestion ! À vouloir être trop précis, vous surchargez à la fois votre texte et l’imagination du lecteur. Ne gardez dans une phrase que les mots qui y ajoutent du sens, évitez les fioritures, les décorations et le langage trop savant. De plus, si vous usez et abusez des synonymes, sachez que vous risquez de commettre des erreurs. Un mot ne peut jamais en remplacer totalement un autre, chacun possédant une signification unique.

Un style trop implicite

Ça, c’est l’auteur qui croit que le lecteur habite dans sa tête et qu’il lui suffit de s’exprimer à demi-mot, par allusions, pour être compris. Il écrit « les trottoirs sont déserts » : au lecteur de comprendre que la scène se déroule pendant la nuit. Il écrit « la jeune femme prit la parole » : au lecteur de deviner qui, des trois sœurs, est celle qui parle. Il écrit « en un éclair lumineux, il gagna le combat » : au lecteur de savoir que l’éclair lumineux fait allusion au soleil qui se reflète sur la lame de l’épée au moment où elle s’abat sur l’adversaire.

Ces ellipses sont souvent involontaires, l’auteur étourdi est tellement emporté par son élan au moment d’écrire qu’il saute des étapes essentielles à la compréhension de l’histoire. À celui-là je conseille de prendre tout son temps : ne sautez pas les transitions, revenez sur les détails importants et surtout, relisez-vous à tête reposée.

Quant à ceux qui ont fait de l’implicite un précepte d’écriture, sous prétexte que c’est aussi au lecteur de fournir des efforts, n’oubliez pas que nous n’avons pas tous la puissance de déduction de Sherlock Holmes. Un sous-entendu ne produit son petit effet que si votre interlocuteur peut le saisir : sinon, autant s’écrire à soi-même.

Un style trop inventif

Vouloir se démarquer par son originalité, faire preuve de créativité, ne pas écrire comme tout le monde : si l’idée est bonne, le ton est parfois trop forcé. À quoi reconnaît-on un hyper-inventif ? À ses expressions maison. Elles combinent les mots jusqu’à obtenir des associations improbables : « cette menace, à peine travestie, lui extorqua toute sa sueur », « la pauvre Suzie s’envola dans un sommeil d’encre », « l’homme m’encapa de ses prunelles en forme d’aiguilles ». Plus les mots sont détournés de leur sens d’origine, plus les images sont exagérées et plus l’hyper-inventif croit avoir développé une écriture personnelle.

Si ces fantaisies se prêtent à la poésie, elles se marient mal avec le roman. Votre lecteur ne vous appréciera pas s’il ne vous comprend pas. Être inventif, ce n’est pas refaire la langue française à sa sauce, c’est savoir assortir des mots simples de façon à produire dans l’esprit du lecteur une image réellement évocatrice. Et puis n’oubliez pas que votre originalité, c’est à l’intérieur de l’histoire qu’il faut la chercher, pas seulement à la surface des mots.

Lisez, lisez, lisez

Comme il est difficile d’avoir du recul sur sa propre écriture, et par conséquent de repérer ses maladresses, je conseille aux auteurs de lire très régulièrement. Littérature classique ou contemporaine, ouvrages de jeunesse ou répertoire adulte, peu importe : l’essentiel est d’adopter une lecture critique. Prenez des extraits ici et là, piochez au hasard, laissez de côté l’histoire et concentrez-vous sur la façon dont les écrivains tournent leurs phrases, choisissent leurs mots, animent leurs personnages, font naître des images, des couleurs, des odeurs, des pensées.

Certains styles vous parleront, d’autres ne vous parleront pas. C’est le signe que vous avez développé une approche personnelle de l’écriture. Lisez, analysez, essayez de cerner pourquoi telle plume vous plaît alors que telle autre vous hérisse, qu’est-ce qui donne du piment à votre lecture et qu’est-ce qui la rend fastidieuse.

Car finalement, lire, c’est comme se regarder dans un miroir : ça nous apprend à mieux nous voir.


Cristal

samedi 1 janvier 2011

Plumes et Astuces

Face à la critique

Écrire ne consiste pas seulement à aligner des mots, faire jouer les sonorités, raconter une histoire, engendrer un monde, donner vie à des personnages. Ça, ce n’est que le recto de l’écriture. Au verso, il y a vos lecteurs. C’est ici que tout échappe à votre contrôle : votre œuvre ne vous appartient déjà plus, elle est entre les mains des autres, livrée à un faisceau de regards connus et inconnus, soupesée, jugée, disséquée, comprise… ou pas.

On écrit pour être lu

C’est enfoncer une porte ouverte de le dire, mais le fait est que chaque auteur, amateur ou professionnel, écrit en vue d’un lectorat potentiel. Alors bien sûr qu’on voudrait plaire à tout le monde, combler les attentes de chacun, mais autant se faire à l’idée : c’est impossible. Personne ne fait l’unanimité. Tôt ou tard, on se prend des claques et ça fait mal.

Alors, comment gérer la critique ?

Une question de personnalité ?

Nous ne sommes pas tous égaux face à la critique. Il y a des auteurs qui encaissent très bien les attaques répétées quand d’autres remettent tout en question au premier mot de travers. Ce n’est pas forcément que les uns pèchent par excès d’orgueil et les autres par manque de confiance en eux. Paradoxalement, c’est parfois l’inverse ! Plus on a une haute estime de son roman, plus on est susceptible face aux critiques.

Et puis il y a évidemment le lien qui rattache un auteur à son œuvre. Plus il est affectif, plus il est fusionnel, plus douloureuse est la remise en cause. Critiquer votre roman revient alors à vous critiquer vous-même, en tant que personne. Vous vous sentez mal aimé, incompris, nul, ce qui n’est évidemment pas objectif. Les auteurs qui mettent suffisamment de distance entre leur œuvre et eux ne le vivent pas du tout de la même façon.

Apprendre à gérer la critique, c’est finalement apprendre à gérer ses propres émotions : ça peut exiger un vrai travail sur soi.

Raison et sentiments

Neuf lecteurs ont été emballés par votre roman ; un ne l’a pas aimé. Vous allez bien sûr ne vous focaliser que sur ce dernier ! C’est irrationnel : les statistiques voudraient que le positif l’emporte largement sur le négatif dans votre esprit. Mais voilà, c’est humain, on ne voit que ce qui ne va pas, quitte à occulter tout le reste.

Tant que vos émotions dominent votre bon sens, accordez-vous un temps de « digestion ». Si vous êtes en mesure de répondre au détracteur, évitez de réagir à chaud. Changez-vous les idées, laissez couler, dormez, sortez. Quand vous reviendrez plus tard sur cette critique, elle n’aura plus la même résonnance en vous et vous pourrez la reconsidérer avec du recul.

Faire la part des choses

Une critique n’est pas parole d’évangile : elle est subjective, dépend de la sensibilité de chacun, est imprégnée d’humeurs qui n’ont parfois aucun rapport avec votre histoire. Concentrez-vous déjà sur le public que vous visez. Quelqu’un qui n’aime lire que de la SF peut ne pas être emballé par une romance médiévale : il n’y a rien de fondamentalement vexant à cela, n’est-ce pas ?

Face à une critique négative, vous devez apprendre à distinguer ce qui est fondé de ce qui ne l’est pas. Il y a autant de critiques différentes qu’il y a de lecteurs. Entre les hyperintellectuels qui pinaillent sur des détails insignifiants et les hyperémotifs qui montrent les dents dès que vous décevez leurs attentes, il faut prendre l’opinion des autres avec des baguettes. Vous pouvez aussi vous retrouver avec des retours complètement contradictoires !

Faites preuve d’esprit critique.

Rebondir

Attention, il ne s’agit pas non plus rejeter en bloc les critiques négatives ! Certaines sont tout à fait constructives, il serait regrettable de passer à côté.

On vous fait remarquer que vos personnages sont trop clichés ? Que votre style est trop ampoulé ? Que certaines situations manquent de vraisemblance ? Eh bien, c’est peut-être vrai ! Ce sont ces commentaires-là qui vous aident à progresser, qui mettent le doigt sur vos points faibles, qui vous ouvrent les yeux sur vos erreurs.

Admettre qu’une critique est méritée (quand elle l’est vraiment, bien sûr), c’est un premier pas en avant. Servez-vous-en pour retravailler votre texte. Vous aviez peut-être besoin de ce déclic pour permettre à votre écriture de mûrir…

La critique positive génère aussi du stress

Vous avez des retours très positifs sur votre roman et, curieusement, la critique vous angoisse toujours autant ? Ça peut paraître bizarre, mais un auteur qui rencontre un succès bien au-delà de ses attentes est aussi soumis à une certaine forme de stress. C’est formidablement grisant, c’est infiniment valorisant, mais la pression subie en est d’autant plus forte. Les lecteurs qu’on a su séduire nous attendent désormais au tournant pour la suite : pas question de décevoir leurs attentes, et elles sont parfois énormes !

À la base, vous écrivez aussi pour vous : ce plaisir-là, ne le perdez pas de vue. Être à l’écoute de son public, c’est bien, mais restez fidèle à vos propres envies. Si vous vous sentez dominé par la pression, isolez-vous le temps nécessaire. Faites-vous un nid de plumes, laissez-vous aller à vos rêveries, puis posez des mots dessus.

Et surtout, n’oubliez jamais que vous êtes un être humain, que vous êtes faillible, et que vous avez le droit de ne pas être parfait.


Cristal